Le chef était une espèce de nabot rougeaud et grassouillet qui formait un singulier contraste avec son épouse grande comme le hasard et plus maigre que la plus étique des vaches de la bible; près d'elle, marchait mademoiselle Léonie, leur fille, et près de son père, le jeune Léon. Léonie a dix-huit ans, Léon en a onze et, tenant de sa mère, il dépasse déjà son père de toute la tête; ce qui n'empêche pas l'auteur de ses jours de le tenir par la main. Quant à son embonpoint il fait songer à une longue paire de pincettes culottée; au moral, il est ce qu'on appelle vulgairement un grand serin.

M. Blanquette, sous-chef de bureau au ministère des travaux publics, est un homme de mœurs paisibles, n'allant jamais au café et occupant ses loisirs à exercer en simple amateur l'art de l'horlogerie que ses parents avaient refusé de lui faire apprendre, préférant pour lui, et aussi pour leur amour-propre, qu'il entrât dans l'administration. Il s'était adonné à une spécialité plus facile que les montres et les pendules: les réveille-matin, et il reconnaissait les invitations à dîner de ses amis par l'hommage de ses produits; ses seuls livres familiers étaient des traités de mécanique; ses meubles étaient couverts de rouages, de timbres et de vis; quand il allait avec sa famille passer la soirée chez des amis, il emportait dans un petit sac des pièces d'horlogerie, des outils, se mettait dans un coin et travaillait de son art favori, pendant que d'autres jouaient au whist ou faisaient de la musique. Enfin, il avait surnommé sa femme Grand-Ressort, son fils Cadran et sa fille Cuvette.

Madame Blanquette se courba en deux pour embrasser les dames Jujube; Athalie accapara Léonie, l'emmena causer à l'écart et Blanquette s'empara tout de suite du maître de la maison pour lui expliquer la rareté de ses visites, depuis si longtemps; il cherchait un nouveau système d'échappement pour ses réveille-matin:—Je l'ai enfin trouvé, ajouta-t-il, d'un air triomphant. Il ne me fallait peut-être pas deux heures pour faire mon expérience et je la voulais ce soir même, mais ma femme m'a dit: «Allons, tu vas encore nous empêcher d'aller chez nos amis Jujubès....» Alors je lui ai répondu: Allons-y, je finirai ça chez eux... et j'ai apporté mon petit sac. Je me mettrai dans un coin, vous savez... ça ne dérange personne; qu'on ne s'occupe pas de moi.

—Eh bien, installez-vous où vous voudrez, répondit Jujube; en attendant prenez un verre de punch... il est excellent. Cadran entraîna son père vers le plateau et Jujube retourna vers Quatpuces qui, à ce moment, répondait aux remerciements des dames qu'il était trop heureux.... Jujube insinua qu'on fatiguait peut-être le savant; Quatpuces protesta, mais les dames qui avaient suffisamment de Gynosthème, de Cypripédium et d'Epidondrée, appuyèrent l'artiste, allèrent se grouper dans un coin du salon, tirèrent, qui sa broderie, qui sa tapisserie, et les langues ne tardèrent pas à marcher avec autant d'activité que les aiguilles, tandis que, dans un autre coin, Jujube tenait l'homme qu'il espérait amener, par des allusions, à se déclarer:—Seul, la vie est bien triste, lui dit-il, car vous vivez seul, je crois.

—Seul avec une vieille bonne.

—Et vous prenez vos repas au restaurant; bien mauvaise nourriture! ou alors, fort coûteuse si vous allez dans des établissements renommés.

—Non, ma vieille bonne me prépare mes repas.

—Alors, vous mangez seul?

—Je lis en mangeant.

—Faute d'une compagne je conçois cela, mais la table de famille, le père, la mère, les enfants, sont choses préférables.