—Hélas! continua Eusèbe, si je n'ai pas été assez habile pour connaître la vie, comment pourrais-je en percer les secrets?

—Avec la vrille de l'amitié.

—Un peintre, nommé Paul Buck, que je connaissais autrefois, m'a dit que l'amitié n'existait pas.

—Mon frère le peintre est aussi de cet avis, reprit Clamens; j'ai toujours pensé que le scepticisme est une maladie qui se gagne en triturant les couleurs. Méfiez-vous, cher ami, des gens qui nient les sentiments. Ces gens-là sont mauvais et regardent le monde à travers leur âme.

—Vous n'aimez donc pas votre frère? demanda Eusèbe.

—Moi! mais je l'adore, répondit le librettiste; seulement je ne partage pas ses principes. Pour vous prouver que l'amitié existe, je vous offre la mienne. Vous voulez connaître le monde, étudier la vie? venez, je vous en montrerai les trucs et les ficelles; je serai votre guide, votre conseil: à nous deux nous allons faire de l'anatomie sociale; nous disséquerons l'humanité, et je vous montrerai la manière de tenir le scalpel.

—Marchons, dit Eusèbe.

—Un instant, reprit son ami. Avant de partir il faut que je vous donne un avis: si vous voulez tout voir, tout entendre, tout étudier, il faut, avant de partir, matelasser vos coudes, capitonner votre langue, et vous mettre du coton dans l'oreille gauche, afin que ce qui entrera par la droite ne puisse pas ressortir. Et maintenant, continua Clamens en faisant un geste formidable, «Suivez-moi,» comme il est dit dans Guillaume Tell.

—Où allons-nous? demanda Eusèbe.