—Rire, répondit le poëte; rire pour ne pas pleurer; exploiter les vices des uns, les vertus des autres, et fermer les yeux pour ne pas voir le lendemain.
—En admettant cette théorie, reprit Eusèbe, il me semble fort difficile de connaître assez les autres pour pouvoir profiter de leurs défauts ou de leurs qualités.
—Allons donc! on connaît tout le monde excepté soi. Voyez-vous ce gentleman qui marche devant nous? il est mis comme un prince, il dîne dans les bons endroits et ne se refuse rien. Il est arrivé à Paris en sabots, il y a quatre ans; aujourd'hui il doit ses bottes, voilà tout le mystère.
Ce gaillard-là refuserait le traitement d'un conseiller d'État; il gagne plus à emprunter.
—Très-bien, répondit le jeune homme, pour celui-là, je comprends, il a un vice déterminé. Vous le connaissez et ne lui prêtez rien; c'est fort bien cela; mais quel parti pouvez-vous tirer de lui et de ses défauts?
—Je lui emprunte de l'argent.
Le jeune Martin fut sur le point de penser que son ami le faisait poser, comme jadis Paul Buck avait fait poser Bonnaud sur le chemin de fer; mais Clamens ne lui donna pas le temps d'entrer en pourparlers avec cette idée.
—Je lui emprunte de l'argent, reprit-il, et il m'en prête parce que, mieux que personne, il connaît la nécessité. Adroit chasseur de pièces de vingt francs, il croit voir en moi un élève qui fera son chemin. Puis l'argent qu'il me prête est l'excuse de sa conscience: lorsqu'il dépouille les autres, il pense que je l'ai dépouillé, et il finit par croire qu'au lieu de pratiquer l'escroquerie il applique la loi du talion. Seul, cet homme n'est point dangereux; mais il a dix mille confrères, qui exploitent quarante mille sots et en vivent, au détriment de cent mille pauvres diables qui crèvent de faim ou vont mourir aux galères.