—Monsieur Martin, dit-il, je suis père, permettez-moi donc de vous parler comme à un fils.
Eusèbe s'inclina; le magistrat reprit:
—Pensez-vous qu'une fille de théâtre vaille la peine qu'on se tue pour elle?
—Oui, dit le jeune homme, quand elle est honnête et qu'on l'aime.
—Ainsi, vous aimez cette créature?
—Ah! monsieur, de tout mon cœur.
—Où l'avez-vous connue?
Eusèbe raconta comment son père l'avait envoyé à Paris pour y apprendre la vie, admirer la civilisation et tâcher de démêler le faux et le vrai. Son voyage, son arrivée, ses déceptions, sa rencontre avec Adéonne, son existence depuis cette époque, ses petits chagrins, ses humiliations, ses joies, il ne cacha rien.
—Mon enfant, lui dit M. de la Varade, je me connais en hommes, je suis sûr que vous êtes sincère. Rassurez-vous; votre affaire ne sera pas poursuivie. Maintenant, ce n'est plus le juge qui parle, c'est l'homme: écoutez-moi. Jusqu'à présent vous n'avez pas suivi les ordres de votre père, vous êtes dans le chemin de l'erreur, je vous en avertis. Ne sentez-vous pas que vous jouissez présentement d'un bonheur factice? N'avez-vous jamais pensé au vide profond que masquent les félicités mal définies? Et ne vous êtes-vous jamais trouvé honteux de ne rien être dans une société où chaque individu accomplit une mission?