[XLIV]

Lorsque tous les honnêtes bourgeois amis de Bonnaud et de Lansade eurent bien mangé, ils ne se levèrent pas de table, ils se mirent à boire, et quand ils eurent bu, ils se mirent à chanter.

Ce fut Bonnaud, le père de la fiancée, qui commença; les convives firent chorus.


Prenez dix viveurs usés par toutes les débauches; enfermez-les par une nuit d'hiver avec dix courtisanes dans l'un des splendides salons du pavillon d'Armenonville, au milieu du bois de Boulogne, loin de tous regards, exempts de toute contrainte; donnez-leur de l'or pour jouer; ordonnez qu'on leur serve les vins les plus exquis de la meilleure cave du monde. Une fois tout cela fait, vous n'attendrez pas longtemps pour voir un tableau participant de l'enfer du Dante, et du Rêve de bonheur. Au moment où toutes les passions qui grouillent dans le cœur de l'homme seront déchaînées, entrez, et dites à cette hideuse compagnie de se mettre aux fenêtres pour voir passer deux jeunes mariés qui sortent de l'église. Alors vous verrez, je vous le dis, un spectacle étrange et navrant. La tourmente de l'orgie s'apaisera, les chants cesseront, la noce passera et les rires des jeunes amies de la fiancée troubleront seuls le silence et le recueillement de la saturnale émue.

Les hommes penseront à leurs sœurs, à leurs mères, à leur jeunesse perdue dans le vice et dans la débauche. Les femmes, ces dix femmes abjectes, traînées dans toutes les hontes, tressailliront en voyant le voile blanc de la jeune fille vierge. Peut-être, à elles dix, trouveront-elles deux larmes, l'une pour leur présent avili, l'autre pour leur honnêteté à jamais perdue. Si l'une d'entre elles, plus ivre ou plus perdue que les autres, voulait jeter une insulte à la face de la vertu qui passe, son imprécation resterait étranglée dans sa gorge, et ses compagnes d'avilissement la mépriseraient.

Eh bien, pour le mariage, ce sacrement redoutable parmi les plus redoutables, pour cet acte horrible ou sublime, qui rive à jamais deux êtres à une chaîne dont chaque anneau brisé est une douleur ou une honte, les bourgeois n'ont pas le moindre respect; ils attendent le moment où le prêtre aura fini pour entonner des chansons grivoises et dire des choses qui, ailleurs, ne seraient qu'obscènes.


[XLV]