—Madame est morte, répondit la jeune fille, et elle se mit à pleurer.
Eusèbe se laissa tomber sur le divan et resta deux heures à attendre des larmes. Son cœur serré battait avec violence, un râle sourd sortait en grinçant de sa gorge sèche, les larmes ne venaient pas.
Jenny, la bonne, avait regardé avec colère, Eusèbe, dont l'abandon avait causé la mort de sa maîtresse; elle eut pitié de sa profonde douleur.
—Monsieur, lui dit-elle en lui présentant un coffret d'acier, j'allais vous écrire afin d'accomplir les derniers ordres de la pauvre madame. Elle m'avait dit: «Huit jours après ma mort, vous porterez ça à Eusèbe.» Je vous le remets; le voici, monsieur, le voici.
Et la brave fille se remit à pleurer.
Eusèbe, le regard fixe, prit le coffret, le posa sur la table et l'ouvrit après en avoir pris la clef derrière le cadre du portrait d'Adéonne. Il en sortit une enveloppe dont il brisa le cachet en tremblant, et il lut:
«Mon Eusèbe,
»Quand tu liras cette vilaine lettre, je serai morte, mon amour pour toi m'aura tuée. Pleure-moi beaucoup, mais ne me plains pas trop. J'aime mieux mourir de ça que d'autre chose. Je me voyais m'en aller et j'éprouvais presque du bonheur à penser que c'était pour toi et par toi que j'allais en finir avec la vie. Si tu savais comme c'est bon d'aimer! cela rend honnête. Marie Bachu me fait pitié, la pauvre fille, avec ses raisonnements, c'est des bêtises. Écoute-moi, mon bon chéri, ce qui est après est mon testament. Je te laisse et lègue ma bague en turquoise et en brillants; c'est la première chose que j'ai achetée de l'argent que j'avais gagné. Tu trouveras dans le tiroir de mon petit bonheur du jour mes autres bijoux: ils sont enveloppés par paquets avec les noms dessus. C'est des souvenirs pour mes camarades du théâtre; tu donneras toi-même ma montre et la chaîne à Mme Marignan, mon habilleuse, et quarante-deux francs que je dois à Adolphe, le coiffeur. Tu porteras mon deuil, je t'en supplie, au moins un mois, n'est-ce pas, mon chéri? tu diras chez toi que tu as perdu un cousin. J'ai vu ta femme, elle est jolie, mais tu comprends que sa figure ne me revient pas beaucoup. Et puis tu donneras toutes mes robes et mon linge à Jenny, ma bonne, et aussi deux mille francs pour faire remplacer son amoureux, si toutefois elle consent à se marier; ce n'est qu'à cette condition que je lui donne cela. Quand tu auras fait tout ce que je te dis, tu prendras le reste de l'argent; il y aura une quinzaine de mille francs quand mes meubles auront été vendus. Alors tu partiras pour Strasbourg et tu chercheras un nommé Antoine Krutger, tourneur en bois; quand tu l'auras trouvé, tu lui demanderas s'il a été fourrier dans un régiment de chasseurs en garnison à Saumur il y a vingt-huit ans. S'il te dit oui, tu lui donneras tout; c'est mon père, un brave homme qui m'aurait méprisée. S'il est mort, tu donneras à ses enfants: c'est comme si c'était mes frères, n'est-ce pas? Voilà tout. Et maintenant, mon bon Eusèbe, adieu pour toujours. Je t'aimais, oh! je t'aimais à ne pas pouvoir le dire et je t'embrasse comme le jour où tu voulais m'acheter.
»Adéonne.»
»P. S. Je te demande pardon de la peine que tu vas te donner pour moi, et je suis à toi pour la vie; ça ne sera pas long.»