—Tant mieux pour les deux, c'est entendu, dit le peintre.

Paul Buck était un brave et digne garçon qui rêvait la gloire. Fils d'un Allemand, peintre sur porcelaine, il connaissait à fond l'art du décorateur et aurait pu en vivre largement s'il l'eût exercé avec assiduité. Malheureusement il tournait sa profession en mépris. Il aspirait à la grande peinture et ne faisait du décor que pour se procurer le nécessaire. Lansade, qui le tenait en grande estime pour son honnêteté, le présenta à Eusèbe.

Buck était physionomiste. Le visage du jeune Martin lui plut et il l'engagea à le venir voir.

—Vous voulez étudier la comédie de la vie humaine? lui dit-il, je vous donnerai gratis une loge.

Eusèbe le remercia et lui jura une amitié éternelle.

—L'amitié, dit le peintre, si vous en avez apporté de province, je l'accepterai d'autant plus volontiers qu'à Paris l'on n'en fait plus; le secret est perdu depuis longtemps. Dans le cas contraire, nous serons deux bons camarades et c'est déjà gentil.

—Pourriez-vous me dire, lui demanda Eusèbe, la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie?

—C'est très-facile, répondit l'artiste en tirant de sa poche deux morceaux de verres coloriés, voici deux vitraux. Celui-ci a été fait il y a plus de trois cents ans, à l'aide d'un procédé employé par les artistes du moyen âge. La couleur s'est infiltrée dans le verre. Voyez, ce morceau cassé est aussi rouge en dedans que dessus. Maintenant voici l'autre. Il existe depuis huit jours seulement. Au premier abord, il paraît semblable à l'autre; mais en le brisant, vous verrez que la couleur n'a pas pénétré et qu'il n'est rouge qu'à la surface. Voyez-vous?

Eh bien! la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie est la même: l'amitié s'impreigne dans le cœur de l'homme, la camaraderie se contente de le teindre.

—Je comprends, dit Eusèbe.