Enfin l'heure sonna. Il pénétra dans la salle et s'enivra de la vue de celle qu'il aimait. Cette fois il écouta la pièce avec intérêt. Il suivit pas à pas la singulière et invraisemblable histoire éclose dans le cerveau du plus habile homme de théâtre des temps modernes. A la fin de la soirée, il regagna sa demeure à pas lent.
—Je suis comme Horace de Massaréna, se dit-il en entrant dans sa chambre. L'amour du héros de la pièce lui avait révélé le sien. Je l'aime, mais lui joue la comédie; moi, je l'aime véritablement, je suis heureux, bien heureux, je la verrais souvent; quand je la vois j'oublie tout. Ce que j'éprouve est impossible à dire. Cet homme qui chante avec elle est bien heureux. Si je savais chanter! Mais je ne sais pas, et saurais-je que je ne voudrais point près d'elle faire l'histrion. Je ne voudrais pas répéter un rôle appris, une leçon d'amour étudiée: elle ne me croirait pas, j'en suis sûr. Il me semble que je trouverais autre chose à lui dire ou je me tairais: je me mettrais à ses genoux, je la regarderais; cela vaudrait mieux, cela vaudrait mieux, certainement!
Pendant trois semaines, Eusèbe fut contempler Adéonne. Il vivait heureux, sans parler à personne de ses joies infinies. Cet amour égoïste et vrai, vrai parce qu'il était égoïste, et égoïste parce qu'il était vrai, se serait peut-être éteint de lui-même si le monde n'était venu y mettre le doigt.
[XVIII]
Paul Buck vint un matin chez son ami.
—Je viens te prendre, lui dit-il, pour aller voir la maison que Lansade vient d'acheter à Versailles.
—Pourquoi faire? demanda Eusèbe.
—Pourquoi faire voir la maison de Lansade? Mais pour la voir.