—Pour qui? demanda l'artiste avec dégoût.
—Pour moi, répondit Eusèbe.
—Si c'est là une gageure, monsieur, je la trouve d'un goût plus que contestable. Si c'est une plaisanterie, je la trouve grossière.
—Ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux choses, reprit Eusèbe en tremblant sous le courroux de la jeune femme.
—Alors, sortez, monsieur! reprit Adéonne avec hauteur, sortez, ou je vais vous faire chasser. Vous venez insulter chez elle une femme qui ne vous a rien fait. C'est lâche!
—Madame, s'écria Eusèbe en tombant à genoux; madame, ayez pitié de moi. Je ne suis pas méchant, je vous assure. Non, je ne le suis pas. Moi, vous insulter!... si vous saviez!... Je vais tout vous dire quand les larmes ne m'étoufferont plus. Moi, vous insulter! c'est absurde. Je ne sais pas bien parler, voyez-vous; je ne suis qu'un pauvre paysan; oui, je ne suis qu'un paysan. Quand vous m'aurez entendu, vous me pardonnerez, bien sûr; puis vous me ferez chasser après si vous voulez. Donnez-moi une minute, je ne serai pas long; je sais qu'il ne faut pas abuser du temps des autres. Souvent on a l'air de n'avoir rien à faire et l'on est très-occupé. Puis, je vous le répète, vous serez libre de me faire chasser après, mais ce sera inutile, je m'en irai bien tout seul. Vous voyez bien que je ne suis pas mauvais. On m'a toujours trouvé bon et doux, certainement. Mais je vous l'ai dit, je suis de la campagne; à la campagne, on ne sait pas comme dans les villes. Je suis venu pour apprendre; mon père m'a envoyé pour cela. Il y a trois mois seulement que je suis à Paris; trois mois, c'est si peu! Il y avait un mois que j'y étais, quand je vous ai vue; c'était un mercredi, je ne m'attendais pas à vous voir; j'étais au théâtre, vous avez ôté votre masque. Si vous saviez ce qui s'est passé en moi! je ne puis vous le dire. Il m'a semblé que je n'avais jamais vu d'autres femmes que vous. J'étais bien heureux, bien malheureux aussi, allez! Mon cœur battait bien fort, j'appuyais ma main dessus pour ne pas l'entendre. La nuit, je fermais les yeux et je vous voyais dans l'ombre. Lorsque le jour venait, vous disparaissiez et je m'endormais pour ne pas voir que je ne vous voyais plus. Ce n'est pas ma faute. J'allais dans ce théâtre sans penser à rien. Est-ce que je savais! Puis j'y suis revenu tous les soirs, ç'a été mon tort; je n'aurais pas dû, mais c'était malgré moi. Je m'éloignais, j'allais bien loin, et cependant j'arrivais toujours le premier... Ne me faites pas chasser encore.
—Parlez, murmura Adéonne.
—Figurez-vous que j'avais fini par être très-heureux, très-heureux. Quand je vous avais bien regardée, je rentrais chez moi; là je faisais les rêves les plus charmants que vous puissiez imaginer. Vous étiez comme moi née à la Capelette.—Quand j'ai vu ce portrait où vous êtes en paysanne, j'ai cru que j'avais rêvé vrai.—Oui, je pensais cela. Je me levais de grand matin pour vous regarder dormir; puis, j'allais vous chercher des fleurs que j'étalais pour que le sable des allées ne criât pas sous vos pieds, et je disais à mon père:—Père, vous vouliez savoir où est le vrai? Le vrai, c'est le bonheur. Mon père vous disait «ma fille,» et vous remerciait d'avoir porté la joie sous notre toit. Le soir, nous allions vers le bord de l'eau; vous chantiez, et j'étais heureux. Tout cela me semblait vrai, je me sentais vivre avec vous et par vous; je passais des journées entières à vos côtés. Un jour, nous étions assis sur le rocher de la Jouve, d'où une jeune fille s'est élancée dans l'eau, parce que son amoureux ne l'aimait plus. J'avais mon fusil, j'allais tirer sur une mésange; vous, m'avez dit: Ne la tuez pas, et vous avez appuyé votre main sur mon bras. L'oiseau a dit: merci, et moi j'ai baisé la place où s'était appuyé votre doigt. Vous voyez que je me rappelle tout, et ce n'était pourtant pas vrai.
Un jour, j'ai été à la campagne chez des amis. Ils étaient trois. Ils m'ont arraché mon secret. Tout ce qu'il y avait de bonheur en moi, ils me l'ont pris, ils m'ont blâmé, ils se sont moqué de moi et m'ont dit:... Ce sont eux qui sont lâches! Ne me forcez pas à dire ce qu'ils ont dit. Si vous ne me pardonnez pas, je les tuerai.