Joséphine naquit entre deux portants de coulisses, et son enfance n'eut d'autres horizons qu'une campagne en carton et un ciel de calicot.

C'est mal dire: Joséphine n'eut pas d'enfance. A dix ans, elle eût fait rougir un dragon; à douze, elle aurait fait pâlir un carabinier.

La demoiselle Vacher, sa mère, en était venue à jouer les duègnes. Ne pouvant se suffire à elle et à sa fille, elle s'associa avec un drôle du nom de Gouzir, lequel jouait les pères-nobles et ne pouvait vivre seul avec ses trop modestes appointements.

A Nantes ou à Tours, Joséphine, qui avait alors quinze ans, resta trois jours absente de la maison. Gouzir la gourmanda; sa mère se contenta de lui dire:

—Nous partons pour Paris dans deux mois; tu aurais bien pu attendre.

A Paris, le ménage vit bien des mauvais jours; mais enfin, un homme qui avait vu Joséphine à la salle Molière, fit du bien à la famille; après celui-ci un autre, et ainsi de suite, jusqu'à M. Fontournay, qui s'amouracha de la jeune fille et fit une pension à ses parents, à la condition qu'il resterait chez eux. Cette clause fut fatale à la pauvre Vacher et à l'infortuné Gouzir. Que faire en un gîte, à moins que l'on n'y boive? Ils burent tant, tant, tant, qu'un matin on les trouva morts. Devant Dieu soit leur âme, si tant est qu'ils aient eu une âme, supposition bien invraisemblable.

Fontournay avait quatre-vingt mille francs de rentes et un égoïsme à faire envie à un roi. Mathématique dans ses vices, il les enfermait dans son secrétaire et ne les faisait sortir que pour quelques heures seulement, et chacun à leurs jours, comme on fait des chevaux de prix qui ne quittent l'écurie que pour raison de santé.

Fontournay était buveur, mais non ivrogne; mangeur, mais non gourmand; sa lubricité s'arrêtait à la porte du dévergondage et n'y frappait que pour en imposer au monde des vieux viveurs. Ce bon riche n'éprouvait aucun sentiment sincère pour Joséphine; il ne l'aimait ni d'amour, ni d'amitié, ni d'habitude. Il la gardait cependant avec soin, et c'eût été pour lui un grand chagrin de la perdre.

Lorsque la connaissance s'était faite, Fontournay avait éprouvé, en trouvant Joséphine, une satisfaction semblable à celle que ressentirait un bibliomane en découvrant une édition rare d'un ouvrage insignifiant. Depuis longtemps il était fort ennuyé de recruter ses amours au Conservatoire ou dans le monde des lorettes célèbres. Il avait remarqué, cet observateur profond, que toutes les biches ont à peu de chose près la même physionomie, et que le passe-port de l'une pourrait servir à toutes les autres: