Lorsque les femmes qui vivent en dehors des lois sociales parviennent à l'âge de vingt ans, elles regardent l'humanité par-dessus l'épaule; elles méprisent les hommes à cause de leurs faiblesses qu'elles connaissent bien. Souvent il leur arrive de pleurer amèrement, mais ce n'est pas sur leur abjection ou leur servitude, les remords eux-mêmes n'ont rien à voir dans ces larmes; esclaves, elles pleurent de ne pas avoir des maîtres forts.
Alors le besoin d'être dominées ou de dominer s'empare de ces créatures folles; de là naissent ces liaisons odieuses avec des hommes odieux, où la femme n'est plus dominée, mais battue; ou encore ces amitiés étranges et pleines de jalousies que les impures éprouvent entre elles.
[XXVI]
Eusèbe avait déposé sa volonté sur l'étagère de sa maîtresse parmi d'autres chinoiseries. Adéonne conduisait sa vie comme le vent dirige la feuille du saule tombée sur une eau tranquille. Elle le faisait habiller selon ses goûts, lui donnait à lire les livres qu'elle aimait, et lui parlait de tout parce qu'elle ne savait rien. Eusèbe était entièrement à elle, il se souciait peu de la domination complète que la chanteuse exerçait sur lui: il était heureux, et comme il n'avait que vingt-deux ans, il croyait à l'éternité du bonheur, comme les âmes dévotes et non pieuses croient à l'éternité des peines.
Cette félicité parfaite aurait duré longtemps, car Eusèbe, simple et naïf comme ceux qui ont vécu au grand air, ne s'inquiétait point du passé d'Adéonne, et le mot jalousie lui était inconnu. L'inconstance d'Adéonne était seule à redouter. Mais Adéonne aimait avec cette furia sincère des femmes qui aiment tardivement. Donc, rien ne semblait devoir altérer la limpidité de ces deux existences qui n'en formaient qu'une.
Une camarade de l'artiste fut le grain de sable qui bouleversa les destinées de cet empire où il n'y avait qu'un roi et une reine se faisant tour à tour sujet l'un de l'autre pour avoir le droit de se prosterner chacun son jour.
Cette femme, nommée Marie Bachu, doublait Adéonne au théâtre et dans les affections de Fontournay. Un jour, grâce à ce dernier, elle obtint ce qu'elle appelait une création, un rôle neuf dans un vieil ouvrage ressemelé. Adéonne se plaignit amèrement au régisseur général et déclara que sous aucun prétexte elle ne laisserait, elle, chef d'emploi, usurper ses droits légitimes. Marie Bachu pria, supplia, s'emporta, mais son antagoniste fut inébranlable.
—Croyez-vous, s'écria la doublure, que je suis faite pour avoir éternellement vos restes?