[XXVIII]

L'Opéra-Comique et le Gymnase-Dramatique possèdent des foyers dont la pruderie est devenue proverbiale. Au boulevard Bonne-Nouvelle la préciosité est un honorable parti pris; au théâtre Favart elle est naturelle. La vie des chanteuses est un long travail, récompensé par d'énormes appointements. La sagesse relative des artistes lyriques peut s'expliquer facilement: peu de temps et beaucoup d'argent à dépenser. Voilà l'énigme. Ceci démontre pourquoi les cantatrices contractent plus souvent des mariages avec des gens du monde que les autres femmes de théâtre. Un vice de construction dans ces bâtiments des théâtres vient encore ajouter de la monotonie aux soirées de l'Opéra-Comique: le foyer des artistes est petit, triste et incommode, si bien qu'on y va fort peu; souvent les visiteurs sont forcés de causer entre eux, ce qui les ennuie toujours.

Malgré la retenue des artistes, la tristesse du lieu, le comme il faut qui y règne ou la solitude qui s'y manifeste, il est bien rare que chaque soir on ne remue pas trois mondes dans cet espace étroit,

Là c'est un amant que l'une vous donne,
Là c'est un amant que l'autre vous prend,

dirait un amoureux de la couleur locale.

Dans cette atmosphère si nouvelle pour lui, Eusèbe apprit plus en un mois qu'il n'aurait pu le faire autre part en dix ans.

Les désillusions, les incertitudes, les étonnements se succédaient avec une désolante rapidité. Le premier de ses sentiments qui succomba à la dissection fut son amour pour Adéonne. A mesure que l'affection de la chanteuse s'augmentait des succès obtenus par son amant, beau à faire peur, jeune et naïf au point d'avoir de l'esprit, celle du jeune homme diminuait devant des réalités qu'il n'avait jamais soupçonnées.

Adéonne se peignait le visage en rouge, en blanc en bleu; jamais Eusèbe n'avait voulu comprendre que le perfide feu de la rampe rendait ce tatouage nécessaire.

Adéonne se couvrait les mains, les bras et les épaules de poudre de riz. Eusèbe se disait qu'elle trompait le public, et, lorsqu'elle mettait du carmin sur ses ongles et du vermillon sur ses lèvres, il levait les épaules.