Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux qui est en pleine lune de miel et qui voit soudain tomber au milieu de son bonheur un ennemi blessé par lui deux ans avant. Le survenant vient réclamer sa revanche. C'est dur.

Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité aurait, à la place de Mérimée, peint autrement la situation, en faisant arriver ce lugubre créancier le soir même des noces. L'auteur de Colomba a raconté la chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable n'y perd rien.

Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre conteur, a pourtant un grand mérite: elle est vraie.

Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la date du fait serait de l'indiscrétion, le prince K... fut appelé à de hautes fonctions. Le poste qu'il tenait de la bienveillance de l'empereur était très envié, aussi parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou du bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme.

—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir le prince K... serait bien ennuyé, si j'allais lui demander une revanche qu'il me doit depuis longtemps.

On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux amis furent députés pour demander réparation au grave fonctionnaire.

—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en s'inclinant profondément, nous venons de la part du prince S... aff vous demander la revanche de la blessure qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous.

—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le prince K..., qui avait oublié l'aventure.

—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire.