Puis vint le courant qui chassa tout vers le boulevard, et les comédiens se laissèrent entraîner.

De la porte Montmartre à la rue Vivienne, il y a chaque jour quinze cents artistes nomades qui se promènent.

Autrefois, le comédien de la rue des Vieilles-Étuves était un vagabond à l'œil vif et intelligent, au geste facile, à la parole nette; il y avait en lui du fou et de l'inspiré.

Ses vêtements, usés jusqu'à la corde, tenaient à peine, malgré des tours de force légendaires. Ses longs cheveux rasés aux tempes, son extrême maigreur, sa pâleur fiévreuse, formaient un ensemble bizarre, mais parfois intéressant.

Et quand l'infortuné racontait les grands succès qu'il avait obtenus tour à tour dans Britannicus et dans l'Omelette fantastique, dans Buridan de la Tour de Nesle et dans Balochard, il y avait tant de conviction dans ses paroles, tant de confiance dans son récit, tant de certitude de sa gloire, qu'on se sentait presque attendri devant une aussi formidable erreur.

Aujourd'hui, le comédien a bien changé, il est gras dès sa jeunesse. Sans mauvais goût, il serait habillé comme tout le monde. Il porte une cravate de couleur voyante, une chaîne d'or qui n'est pas en or, une canne à pomme d'argent, qui n'est pas en argent. Son allure est tranquille, il parle sans animation; il ne joue pas tous les rôles; il a son genre, il «fait les rondeurs» quand il est vieux, les Dupuis quand il est jeune; «il a eu à Carcassonne des succès ébouriffants».

La première chose que fait le comédien en arrivant à Paris, c'est de laisser pousser ses moustaches dont il a été privé pendant neuf mois.

Un comédien qui a des moustaches est à louer, comme un cheval qui a un bouchon de paille à la queue est à vendre.

Il y a à Paris cinq ou six agences dramatiques; ces agences, c'est quelque chose qui flotte entre la traite et le bureau de placement.