Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels chevaux, qui n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et Paris ne s'étonnait ni de leur couleur ni de leur longévité; il pensait que les chevaux étaient maquillés comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. Il n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur naturelle, et ils avaient été renouvelés quatre fois.
Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme bien d'autres choses, le prince, devenu poltron, ou sentant sa mort prochaine, avait privé le dernier étalon de son plus précieux ornement.
Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, je me trompe, un peintre des plus distingués, T. John Lewis Brown, ayant regardé les deux animaux avec son œil artiste, fut frappé de leur tournure archaïque, c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il avait vus dans les tableaux du temps.
L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant qu'il n'avait qu'à prononcer son nom, aimé et connu, pour que les portes s'ouvrissent à deux battants. Il se trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que l'unique battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué qu'il désirait croquer les chevaux, le battant se referma tout à fait.
Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste employa toutes les diplomaties de son esprit et tous les diplomates de sa connaissance, l'autorisation de copier d'après les chevaux jaunes lui fut accordée, et un palefrenier en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait ordre de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail de l'artiste.
Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui n'avait pas de cravate rose, firent mille amitiés au peintre et lui auraient raconté bien des choses s'ils avaient su parler.
A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un véritable succès. Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement trouve sa récompense, surtout quand le mérite l'accompagne.
Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, va trouver sa place ici; elle me fut racontée, il y a bien longtemps, par une aimable princesse russe qui la tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice, qui la tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, qui n'était pas sa sœur.
C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait encore de l'opinion publique.