—Mon Dieu, c'est bien simple. Vous avez dû remarquer que chaque fois qu'un homme illustre se laisse mourir, tous les journaux publient juste le jour de sa mort un article fort long sur lui. Le lendemain, autre article; le surlendemain, autre article. Le premier est l'article général, il dit sa naissance, sa jeunesse, sa famille, son entrée dans le monde politique, scientifique, artistique ou littéraire, la part qu'il prit à telle ou telle affaire, enfin comment il arriva à la célébrité, et enfin sa maladie et sa mort.

—En effet, j'ai remarqué cela.

—Le lendemain paraît l'article anecdotique; les bizarreries de l'homme, ses manies, ses bons mots, tout y est.

—C'est vrai.

—Enfin le troisième jour, avec les détails de son enterrement, paraît un article de haut goût où le mort est loué tour à tour et houspillé de même; on y parle surtout de l'influence qu'il a exercée sur son temps, et l'article finit par quelques traits peu connus; c'est bien cela, n'est-ce pas?

—Parfaitement.

—Ne vous êtes-vous jamais étonné de la rapidité avec laquelle ces articles ont été conçus et exécutés?

—J'avoue que j'ai toujours considéré ça comme un vrai tour de force.

—Eh bien, vous n'avez eu qu'à moitié raison; c'est bien un tour, mais il n'est pas de force.