—Monsieur le président, fit Lamirande, aussitôt que Saint-Simon eût repris son siège, je n'ai seulement que deux mots à dire: un mot de remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon cœur je remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si la Nouvelle France se réveille de sa léthargie à temps pour conquérir sa liberté qui lui échappe, elle lui devra une dette d'éternelle reconnaissance; elle lui érigera des statues sur le piédestal desquelles on lira cette inscription: “À Lawrence Houghton, homme d'État anglais et protestant, la patrie française et catholique reconnaissante”. Et si elle ne se réveille pas; si elle succombe sous l'étreinte de ses ennemis, l'histoire répétera, en parlant de lui, cette parole que le poète latin met sur les lèvres d'Hector annonçant à Énée la ruine prochaine de Troie:
Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent.
[Si le bras d'un mortel eût pu défendre Pergame, assurément, ce bras l'eût défendue.]
Mais j'espère que l'histoire n'aura pas à enregistrer ce cri de douleur; j'espère encore que les intrigues de l'heure présente—et en disant ces mots Lamirande arrêta sur Montarval un regard qui fît pâlir le sectaire—que les abominables intrigues, que les iniquités de l'heure présente ne prévaudront pas et que la Nouvelle France vivra.
Et maintenant, monsieur le président, le mot de protestation est à l'adresse du député du comté de Québec. De toute la force de mon âme je condamne les sentiments détestables qu'il vient d'exprimer. Dans le véritable patriotisme, dans le patriotisme que reconnaît et approuve la religion de Jésus-Christ, il n'entre que l'amour de la patrie. La haine des autres races ne doit pas y être. Le patriote qui ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des autres, est un faux patriote qui, tôt ou tard, trahira la cause qu'il prétend défendre, si déjà il ne la trahit.
La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul député ministériel ne broncha; tous, comme un seul homme, votèrent la première lecture qui fut décrétée à une forte majorité.
—Les voilà enrégimentés, dit tout bas Montarval à sir Henry. Ils ont voté une première fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un coup terrible pour les empêcher de voter une deuxième et une troisième fois dans le même sens. Le point important, dans toute bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible.
—Décidément, vous avez du génie! dit sir Henry.
Chapitre XXIV
Per infamiam et bonam famam.
Parmi la mauvaise et la bonne réputation.