—Pour des raisons que tu approuveras un jour.

—Si tu n'étais pas aussi calme je te dirais de consulter un médecin. Mais de toute évidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue....

—Il n'a jamais été mieux équilibré... Mais laissons cela. Je veux, Vaughan, te faire une question et je te demande de me répondre sincèrement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accusé Montarval, serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement?

—Oui, mon ami, je le serais!

—Tu voterais cette constitution quand même il te serait prouvé, clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration ténébreuse, qu'elle n'a qu'un but: l'écrasement de la race française et de la religion catholique!

—Oui, je la voterais même dans ces conditions; car, tu le sais, je suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le sais également, je n'ai aucune haine contre la race française ni contre la religion catholique, loin de là. J'admire les efforts héroïques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race française et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un Canada s'étendant d'un océan à l'autre, tant pis pour elles!

—Mais crois-tu qu'un pays pourrait être vraiment grand, vraiment prospère, vraiment heureux, s'il devait son origine à une conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonnée dans sa source même?

—Je te répondrai ce que les protestants répondent à ceux qui leur reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: lœuvre est bonne, malgré les fautes de ceux qui l'ont faite.

—Et trouves-tu cette réponse satisfaisante?

—Elle ne l'est guère quand il s'agit de fonder une religion, car une bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une œuvre purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'après les vertus ou les vices de ses auteurs, mais d'après ses mérites intrinsèques.