—Mon télégramme m'avertit, se dit-il, de ne pas voyager avec ces messieurs. Le maître ne veut pas, sans doute, pour une raison ou pour une autre, que j'arrive à Ottawa en même temps qu'eux; mais puisqu'ils vont prendre le train du Grand Atlantique je puis bien, sans désobéir, continuer par ce train-ci.
Et au moment où le convoi s'ébranle, il saute sur le marchepied d'un des wagons. Dans quelques instants le train file vers Ottawa à une vitesse de quatre-vingt-dix milles à l'heure.
Duthier, qui était quelque peu philosophe, lia conversation avec un autre voyageur.
—Ils ont beau dire, fit-il sentencieusement, le progrès est une belle chose. Voyez comme nous filons! Il y a cinquante ans, on croyait que la vapeur était le dernier mot du progrès. Un train qui faisait régulièrement ses soixante milles à l'heure était presque une merveille: on en parlait dans les journaux. Aujourd'hui que l'électricité a remplacé la vapeur, soixante milles à l'heure, c'est bon pour les trains de marchandises. Pour les voyageurs, c'est quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles qu'il faut. J'ai même lu dernièrement qu'aux États-Unis et en Angleterre il y a des trains qui font cent milles à l'heure. Nous sommes toujours un peu en retard en ce pays-ci.
—Quand on déraille je trouve qu'une vitesse de quatre-vingts milles à l'heure est amplement suffisante, fit son interlocuteur.
—Oui, mais grâce au progrès, au perfectionnement des voies ferrées, les accidents sont bien moins fréquents qu'autrefois.
—Moins fréquents, peut-être, mais certainement plus désastreux. C'est une vraie marmelade à chaque fois....
—Êtes-vous contre le progrès, monsieur?
—Je le suis, quand le progrès est contre moi.
Cette réponse quelque peu énigmatique figea le loquace huissier. Il reprit la lecture de ses journaux interrompue par l'incident de Mile End.