—Non, j'avoue qu'ici je perds mon latin entièrement.

—Je craignais de trouver en toi un rival!

—Un rival!

—Mais oui! tu n'ignores pas que Marguerite n'est pas plus ta sœur qu'elle n'est la mienne; et je ne conçois pas qu'on puisse la connaître comme tu la connais sans l'aimer... comme je l'aime.

—Si c'est là toute ta crainte, rassure-toi. J'aime ma grande sœur Marguerite comme ma jeune sœur Hélène, et pas autrement. L'idée qu'elle doit être ta femme, loin de me causer le plus léger chagrin, me remplit de bonheur.... Du reste, tu le sais, d'ici à longtemps mes jeunes frères auront besoin de moi. Je ne pourrai même pas songer à me marier avant dix ans.

Longtemps les deux amis se promenèrent sous les beaux arbres, devisant sur le grand bonheur qui était entré dans la vie de l'un d'eux et que l'autre partageait fraternellement. Le soleil s'enfonça derrière les Laurentides empourprées; les ombres, les frais et le silence du soir se répandirent sur la campagne endormie; et les deux heureux causaient toujours. Leurs cœurs étaient calmes comme la nature en ce moment. Il leur semblait que jamais les grands ormes caressés doucement par la brise ne seraient dépouillés de leur parure ni tordus par les tempêtes de l'automne; il leur semblait aussi que jamais la paix et la joie qui remplissaient leur âme ne pourraient faire place à l'inquiétude, à la tristesse, à l'amertume.

Enfin, ils se dirigèrent vers la ville. En passant devant la chapelle de Notre-Dame-du-Chemin, dont la porte était encore ouverte, Lamirande, poussée par une sorte d'inspiration, dit à son compagnon: “Nous sommes heureux, n'oublions pas les malheureux. Parmi ceux que nous aimons il y en a peut-être que la douleur accable. Entrons dire un Ave Maria pour celui ou celle des nôtres qui souffre le plus en ce moment”.

Sans aucun doute ce fut pour la sœur unique de Paul que les deux amis, sans le savoir, offrirent leur courte mais fervente prière.

Hélène Leverdier avait seize ans. Joyeuse, enjouée, charmante, ses grands yeux gris riaient toujours et n'avaient jamais pleuré depuis la mort de son père. Elle était la vie de la maison. Quelles rêveries innocentes passaient par cette jeune tête? Nul n'aurait pu les deviner; elle-même n'aurait guère pu les définir. Lamirande la regardait comme une enfant et la traitait comme si elle eût été réellement la sœur de celle qu'il voulait épouser. Voyait-elle que Larnirande et Marguerite s'aimaient? Aimait-elle cet homme grave, plus âgé qu'elle de près de dix ans? Savait-elle seulement ce que c'est que l'amour? Elle n'aurait probablement pas pu répondre à ces questions. Elle ne s'était rendu compte que d'une chose, c'est qu'elle était parfaitement heureuse lorsque Lamirande était auprès d'elle et que, sans être malheureuse lorsqu'il n'y était pas, elle attendait toujours son arrivée avec impatience.

Ce même soir du mois de juin, à l'heure du crépuscule, Marguerite fît à Hélène la douce confidence de son bonheur. Un sanglot navrant et une expression d'indicible douleur firent comprendre à Marguerite ce que jusque-là Hélène elle-même avait à peine soupçonné.