—Non. Il suffît, pour que le succès le plus éclatant ne gâte rien, que nous soyons toujours soumis à la volonté de Dieu... Toutefois, la réussite est dangereuse, je l'avoue. Sais-tu, mon cher Leverdier, qu'il est beaucoup plus difficile, et sans doute plus méritoire, d'accepter chrétiennement le bonheur que l'adversité?
—Je ne saisis pas bien ta pensée. Explain! comme vous dites au Parlement!
—Eh bien! le malheur, en nous faisant toucher du doigt l'inanité des choses de ce monde, nous ramène naturellement à Dieu, à moins d'une perversion absolue. Le bonheur, au contraire, nous porte à oublier notre fin dernière. Dans la prospérité, dit Tertullien, l'âme arrête ses regards au Capitole; mais dans l'adversité, elle les élève vers le ciel, où elle sait que réside le vrai Dieu. Les heureux de ce monde qui se tiennent unis à Dieu sont rares, sans doute, mais ils doivent recevoir une récompense toute spéciale dans le ciel, car ils passent par une épreuve particulièrement difficile. Être riche sans être attaché à la richesse, c'est déjà un effort méritoire; mais être entouré d'amis et de parents qui vous aiment et que vous aimez, connaître les pures joies de la famille sans en goûter les amertumes, jouir de la santé, voir ses projets réussir, être heureux, en un mot, sur la terre, et cependant soupirer sans cesse après la céleste Patrie, comme le chrétien doit le faire, n'est-ce pas là l'idéal, le chef-d'œuvre de la grâce?
Quelques instants de silence suivirent cette effusion de Lamirande. Les deux amis marchaient lentement, appuyés l'un sur l'autre. Leurs pensées s'élevaient de plus en plus vers le ciel dans un magnifique élan d'amour et de saint enthousiasme.
Il y a des moments où la présence de notre âme se fait sentir en dedans de nous d'une manière physique et matérielle, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle est là, aussi tangible que notre cœur de chair. Elle cherche à s'échapper de sa prison. Elle monte toujours; elle gonfle notre poitrine au point de causer une véritable douleur, douleur délicieuse cependant. Il nous semble que quelque chose va se briser en nous, qu'une partie de notre être va nous quitter pour se lancer dans les espaces. Lutte mystérieuse et enivrante de l'âme immortelle contre le corps qui la tient captive et enchaînée; lutte que tous doivent éprouver quelquefois; lutte qui se produit indépendamment de notre volonté! Qui n'a pas été ainsi bouleversé tout à coup, soit dans un moment de ferveur; soit en entendant de la belle musique, surtout les chants de l'Église; soit en présence de la grande nature, des beautés du firmament, ou de quelque acte de sublime dévouement chrétien? Ah! c'est notre âme qui entend la voix de son Créateur et qui se lance instinctivement vers Lui!
Lamirande et Leverdier étaient en proie, tous deux, à ces profondes émotions, et ils marchaient en silence.
—Nous voici, dit enfin Leverdier. C'est le moment de nous réfugier en lieu sûr. Et les deux amis récitèrent ensemble à mi-voix, le Sub tuum.
—Rien ne nous presse, fait Lamirande, disons le Salve Regina pour demander la conversion d'un ami qui m'est bien cher.
Puis ils sonnent à la porte d'une fastueuse maison dont les larges fenêtres laissent échapper sur la neige des flots de lumière.
—Qui est cet ami dont tu demandes la conversion? demande Leverdier en attendant qu'on ouvre la porte.