—Le talent est sans doute admirable quand il est employé pour le bien, dit Lamirande; mais doit-on l'admirer quand il se consacre au mal?

—Le talent, l'intelligence, cher monsieur, c'est toujours chose digne d'admiration, parce que c'est un don de l'être Suprême, une parcelle de l'âme universelle.

—Dans l'intelligence humaine il faut, ce me semble, considérer deux choses: l'œuvre de Dieu qui est toujours belle et l'œuvre de l'homme, c'est-à-dire l'usage que l'homme fait de ses facultés. Malheureusement, cette dernière œuvre est souvent mauvaise et laide.

—Voilà que vous vous lancez dans les régions de la haute philosophie. Vous planez; mes pauvres vieilles ailes ne me permettent pas de vous suivre. Je me contente de vous admirer.

—Tous ces compliments cachent quelque piège, pensa Lamirande. Puis tout haut:

—Je crains que vous ne m'admiriez pas autant dans quelques jours quand vous m'aurez entendu dire ma façon de penser sur votre projet....

—Mais mon projet, vous ne le connaissez pas! Il vous plaira peut-être, quoique vous soyez, d'ordinaire, assez difficile.

—Je ne connais pas votre projet, il est vrai, mai je vous connais, sir Henry, et votre projet ne peut manquer de vous ressembler. Or, vous ne l'ignorez pas, vos idées et vos aspirations ne sont pas les miennes.

—Sans doute, sans doute; mais enfin vous direz ce que vous voudrez de mon projet, vous ne m'empêcherez pas d'admirer votre talent. D'ailleurs, j'aurai à vous parler d'autre chose que de la politique tout à l'heure.

À ce moment, le baron de Portal vint à passer. Sir Henry l'appela.