Pendant vingt années de journalisme, je n'ai guère fait autre chose que de la polémique. Sur le terrain de combat où je me suis constamment trouvé, j'ai peu cultivé les fleurs, visant bien plus à la clarté et à la concision qu'aux ornements du style. Resserré dans les limites étroites d'un journal à petit format, j'ai contracté l'habitude de condenser ma pensée, de l'exprimer en aussi peu de mots que possible, de m'en tenir aux grandes lignes, aux points principaux. Qu'on ne cherche donc pas dans ces pages le fini exquis des détails qui constitue le charme de beaucoup de romans. Je n'ai pas la prétention d'offrir au public une œuvre littéraire délicatement ciselée ni une étude de mœurs patiemment fouillée: mais une simple ébauche où, à défaut de gracieux développements, j'ai tâché de mettre quelques idées suggestives que l'imagination du lecteur devra compléter.
Si tel homme public, journaliste, député ou ministre, retrouve dans ces pages certaines de ses thèses favorites sur les lèvres ou sous la plume de personnages peu recommandables, qu'il veuille bien croire que je combats, non sa personne, mais ses doctrines.
J.-P. Tardivel.
Chemin Sainte-Foye, près Québec, Jeudi Saint, 1895.
Prologue
Hæc omnia tibi dabo, si cadens adoraveris me.
Je vous donnerai toutes ces choses, si en vous prosternant vous m'adorez.
Matt, IV, 9.
Eblis! Eblis! Esprit de lumière! Éternel Persécuté! Dieu vaincu mais vengeur! Moi, ton Élu, moi, ennemi juré de ton ennemi Adonaï, je t'invoque. Apparais à mes yeux, âmes de l'univers! Esprit de feu, viens affermir ce bras consacré à ton œuvre de destruction et de vengeance! Viens me guider dans la lutte contre le Persécuteur!
Ainsi parlait un tout jeune homme, debout devant une sorte d'autel où brûlaient des parfums. Au-dessus de l'autel était un immense triangle lumineux.