—Mais si vous ne redoutez rien de mon opposition, pourquoi tant d'efforts pour obtenir mon silence? Et si c'est par sympathie pour notre race que vous agissez, pourquoi exiger que j'achète cette position au prix d'une infâme trahison? Sir Henry, je suis chez vous et je ne vous dirai pas les paroles que vous méritez d'entendre. Mais vous comprendrez sans peine qu'après ce qui vient de se passer je ne puis rester davantage sous votre toit ni m'asseoir à votre table. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Puis il s'éloigna avec dignité, laissant le premier ministre tout abasourdi. Dans sa longue expérience des hommes et des choses, sir Henry n'avait jamais rien vu de semblable.
—Après tout, je l'admire, murmura-t-il. Et cette fois il était sincère en le disant.
Lamirande se dirigea vers l'endroit du salon où Leverdier causait encore avec le baron de Portal.
—Bien fâché, mon cher, dit-il, d'interrompre ton entretien avec M. le baron, mais il faut que je m'en aille et tu voudras sans doute partir avec moi.
Leverdier saisit la situation, et, s'excusant auprès du baron, il alla rejoindre son ami.
—Il a voulu t'acheter, sans doute, et tu l'as planté là! très bien! Mais faut-il absolument que nous nous en allions tout de suite? Je voudrais bien savoir un peu ce qui se brasse.
—J'en sais assez! Allons-nous en! Je te raconterai cela tout à l'heure. Allons-nous en au plus tôt. Ce n'est pas un endroit pour des chrétiens ici. L'atmosphère est toute remplie, tout épaisse de démons. On les voit presque. Viens-t'en!
Leverdier n'hésitait plus. En se dirigeant vers la porte du salon les deux amis rencontrèrent un jeune Anglais à la figure ouverte et agréable.
—Mon cher Vaughan, s'écria Lamirande, que je suis content de te rencontrer! Je te présente mon ami Leverdier, mon bras droit; ou plutôt je devrais dire que c'est moi qui suis son bras droit; car il est journaliste, c'est-à-dire faiseur et défaiseur de députés. Toi, mets ton paletot et viens nous accompagner jusqu'à la rue Rideau. Tu reviendras ensuite à temps pour le dîner.