“Pour nous, Canadiens français, il s'agit de notre avenir national. Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré est en jeu: notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre autonomie.
“Existerons-nous comme peuple demain? Voilà le problème redoutable qui se dresse devant nous.
“La presse ministérielle et soi-disant conservatrice répand sur le pays les flots de son optimiste somnifère. Dormez, dit-elle, aux habitants de la province de Québec, donnez en paix, dormez sur toutes vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est son très humble serviteur.
“Quelle inquiétude pouvez-vous avoir? Sir Henry est franc-maçon, c'est vrai, mais il respecte l'Église, il raffole de notre langue qu'il parle couramment, il admire nos institutions. Il était jadis partisan déclaré de l'union législative, mais aujourd'hui il verserait son sang pour le maintien du statu quo. L'autonomie des provinces n'a pas d'ami plus sincère que ce centralisateur converti. Qu'on dorme en paix, puisque ce gardien né de nos droits veille.
“Des esprits chagrins, disait l'autre jour le Mercure, organe en chef des ministres dans la province de Québec, des esprits chagrins cherchent à créer du malaise parmi nos populations en soulevant des préjugés contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs qui ont reçu de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies du progrès moral et matériel.
“Méchants esprits chagrins, dormez donc plutôt!
“De quel droit, esprits chagrin, rappelez-vous sans cesse que le chef du cabinet est affilié à la secte maçonnique; que sir Vincent, collègue de sir Henry, a jadis, voté pour l'école neutre et obligatoire; que M. Vilbrèque, autre collègue de sir Henry, dans un accès d'anglomanie, a déploré, un jour, les dépenses excessives que l'usage de la langue française occasionne; que M. Dutendre, troisième collègue français de sir Henry, a déclaré que les législatures provinciales ne sont, après tout, que de grands conseils municipaux. Ce sont là des préjugés que vous soulevez très indignement contre de braves gens qui distribuent le patronage, les impressions et les subventions d'une façon tout à fait orthodoxe. Sir Vincent n'a-t-il pas dit, l'été dernier, dans son grand discours-programme, qu'un “pays où le patronage est distribué d'une manière judicieuse et équitable est un pays bien gouverné, c'est-à-dire heureux.”
“Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins?
“Il s'agit d'élaborer un projet de constitution qui sauvegarde les droits de l'Église, les droits des parents sur l'éducation de leurs enfants, les droits de l'élément français, l'autonomie provinciale; donc confions, en toute sûreté, la réalisation de ce projet à des francs-maçons, à des partisans de l'État enseignant, à des ennemis de notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de parti le veut ainsi. Or il n'y a que les “esprits chagrins” qui préfèrent la logique à la discipline de parti.
“Douter de l'efficacité du patronage bien distribué, c'est un crime; s'insurger contre la discipline de parti au profit de la logique, c'est un acte de folie.