—Je n'aime pas tout à fait le ton de votre journal, et comme vous ne voudriez sans doute pas le changer, à cause de vos principes inflexibles, il serait peut-être mieux de rescinder notre marché avant qu'il soit trop tard.

Le journaliste bondit sous ces paroles méprisantes comme si un bras vigoureux lui eût cinglé le visage d'un coup de fouet. Que n'aurait-il donné en ce moment pour être en état de jeter à la face de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pensée de rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet; ou s'il n'y réussissait pas, de laisser son séducteur saisir son imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la liberté et un profond dégoût pour l'ignoble esclavage où il se voyait descendre. Mais c'était un mouvement purement humain, sans vraie force, par conséquent. Les difficultés de sa position, les sacrifices qu'il lui faudrait faire, difficultés et sacrifices que le démon avait soin de grossir démesurément, l'effrayèrent. Allons, se dit-il, pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut:

—En quoi le journal ne vous plaît-il pas, monsieur?

—Vous le savez, répondit Montarval, je me fais conservateur. Je demande, par conséquent, le statu quo. Je suis également opposé à l'union législative et à la séparation des provinces. Votre journal est séparatiste.

Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.

—Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question brûlante....

—Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du négatif qu'il me faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre marché. C'est si facile. Remettez-moi mon chèque et je vous remettrai votre billet. Nous n'en serons pas moins amis....

—Alors vous exigez que je combatte le mouvement séparatiste dont j'ai toujours été le défenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une manœuvre assez facile à exécuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais c'est toujours désagréable.

—Précisément, fit Montarval, et c'est parce que je prévois que vos principes seront un obstacle à cette manœuvre que je vous propose tout de suite la rupture de notre marché... Quand serez-vous prêt à payer le billet, ou à remettre le chèque, car vous l'avez peut-être encore en votre possession? Je ne désire pas vous presser. Il est aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi....

Le journaliste eut un nouveau mouvement de révolte, mais plus faible que le premier. Le démon lui souffla à l'oreille: