—Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu dans ton journal des articles pas trop mal tournés reproduits du Mercure.

—Oui, mais cela a cessé net. Avant-hier, pas un mot sur la situation, mais un long article sur le monopole de la lumière électrique à Montréal. Hier, même silence sur la crise, accentué par une savante étude sur le commerce des grains à Chicago. Voici le numéro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion à ce qui préoccupe tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de trois colonnes.

—Les rédacteurs se sont peut-être épuisés. Tout le monde n'a pas ta fécondité, mon cher journaliste.

—Si les rédacteurs n'ont plus rien à dire, ils pourraient au moins jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des réunions publiques. Quelques lignes perdues au fond des Faits divers. Un étranger qui lirait le Mercure des trois derniers jours ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met en péril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les hommes pour savoir que ce n'est pas là un simple effet de l'épuisement intellectuel de ces messieurs. C'est le cœur qui est épuisé.

—J'avoue que cela a mauvaise mine.

—Oui, très mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de recevoir d'un ami de Montréal. Il dit: “Tu as dû remarquer le silence du Mercure depuis trois jours, et tu dois en soupçonner la cause: les gens de ce journal sont gelés. Le directeur est monté à Ottawa, ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les ministres. Depuis son retour le Mercure a pris l'intéressante attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions gouvernementales abondent dans les ateliers du Mercure. On y travaille jour et nuit”. Voilà ce que m'écrit mon correspondant de Montréal. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.

—C'est-à-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement, corps et âme!

—Ils appellent cela “recevoir des explications”

—Mon Dieu! s'écria Lamirande, vous n'aurez donc jamais pitié de nous! Hélas! Nous ne méritons guère que vos rigueurs, car nous ne savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons même pas nous dévouer à la défense de nos propres intérêts, du moment que ces intérêts ne se traduisent pas par des chiffres. Voilà le fruit de cette éducation pratique à outrance qu'on nous donne depuis un quart de siècle. Les mots: honneur, dignité nationale, patriotisme, dévouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.

—Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations rurales. Tu as dû le constater ces jours-ci, plus que jamais.