—Vois donc, on s'est trompé, dit Marguerite à son mari; on m'a donné le café et tu as le thé. Échangeons.
Et Lamirande donne sa tasse à Marguerite et prend celle de sa femme.
Ce fut le seul incident du voyage.
Encore la vaste pièce richement meublée, moitié salon, moitié bureau de travail. Il est nuit. Le maître tient ce monologue:
—Une vulgaire inattention, la gaucherie d'un garçon de café l'a fait échapper à la mort, mais à quel prix! C'est sans doute mieux ainsi. Eblis a dû inspirer lui-même cette erreur. Il verra mourir sa femme et son art sera impuissant à la sauver. Les douleurs de la fièvre qui lui était destinée auraient été des jouissances àcôté des tortures morales qu'il va endurer. À cela s'ajoutera le désespoir de ne pouvoir quitter sa femme pour prendre part à la lutte. Décidément, c'est bien mieux ainsi! Le grand Eblis est plus avisé que ses serviteurs!... Mais il faut, pourtant, que cet homme néfaste soit abattu. Il est préférable, sans doute, qu'il ne meure pas, puisqu'Eblis l'a épargné. Mort, son souvenir aurait fait du mal. On aurait peut-être eu des soupçons sur la cause de sa maladie. Mais il faut que son influence soit à jamais détruite, que ses compatriotes cessent d'avoir confiance en lui. Ce sera cent fois plus efficace que sa mort.
Ainsi se parlait à lui-même le maître, dans le silence de la nuit.
Chapitre XIII
Calumnia conturbat sapientem, et perdet robur cordis illius.
La calomnie trouble le sage, et elle abattra la fermeté de son cœur.