—Faut-il donc que la Libre Pensée change de tactique? demanda Ducoudray quelque peu intrigué.

—Pas du tout, reprend le président. Au contraire, vous devez faire plus de tapage que jamais en faveur de l'union législative. Mais vous aurez besoin de dire que vous la demandez uniquement en vue de l'économie et du progrès matériel du pays. Gardez-vous bien de laisser échapper le moindre aveu touchant le véritable but que nous voulons atteindre par l'union législative. Pendant que la Libre Pensée et son école demanderont l'union législative à hauts cris, je ferai de la diplomatie. Ne soyez pas surpris si, au premier jour, je tourne ostensiblement le dos ou mouvement unioniste; si je passe armes et bagages dans le camp du statu quo; si je deviens l'un des chefs de ce parti. Vous, Ducoudray, vous m'attaquerez alors avec cette belle violence de langage qui vous est habituelle; vous me dénoncerez comme conservateur outré, comme réactionnaire. Appelez-moi clérical, si vous voulez. Ces attaques me vaudront la confiance des conservateurs; et cette confiance me permettra de manœuvrer à mon aise.

—Et que faudra-t-il dire de Lamirande et de sa bande de fanatiques? interroge Ducoudray.

—Tout ce que vous avez dit jusqu'ici, et même davantage, si c'est possible. Vous direz qu'ils ne demandent la séparation que par ambition personnelle, et par fanatisme; que s'ils y réussissent, leur premier soin sera de rétablir l'inquisition, de faire voter des lois pour forcer tout le monde à assister à la basse messe six fois la semaine, et à la grand-messe et aux vêpres, le dimanche....

—Avec abonnement obligatoire au journal de Leverdier pour tous les pères de famille!...

—Très bien! frère Ducoudray, je vois que vous saisissez parfaitement mon idée, et je suis convaincu que vous la traduirez fidèlement. En accablant les cléricaux et les ultramontés de ridicule, vous convaincrez les conservateurs de la nécessité de se maintenir dans leur juste milieu et d'éviter les deux extrêmes, l'extrême radical et l'extrême catholique. C'est dans cette disposition d'esprit que je les veux pour leur faire accepter plus sûrement mes projets.

Pendant plus d'une heure encore, ces ouvriers de ténèbres continuent ainsi leur œuvre. Puis, ils se dispersent et s'en vont comme ils sont venus, à la dérobée.

Chapitre II

Quam malæ famæ est, qui derelinquit patrem.

Combien est infâme celui qui abandonne son père.