—Il n'est pas possible, s'exclama le député, il n'est pas possible que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a frappé Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou même vingt-cinq!
—Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frappé, c'est vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres fussent également décidés à le faire. Or que de sang ne pourraient répandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul même! Peut-être ne pourraient-ils pas assassiner tous les prêtres, mails ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un seul à mourir pendant que moi je suis condamné à vivre!
—Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le condamnez pas à mort? Vous êtes convaincu, comme moi, que si la constitution, fruit de la conspiration ténébreuse que Ducoudray vous a révélée, nous est imposée, notre province est à tout jamais livrée, pieds et poings liés, à la secte infernale. Elle sera sa victime, elle sera sa proie. Dans quel misérable état sera l'Église au bout de quelques années si cette constitution maçonnique est adoptée? Dans quel état sera la foi, dans quel état seront les mœurs de nos populations? Si la pensée que vos révélations peuvent être la cause indirecte de la mort de quelques prêtres vous épouvante à bon droit, songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence sera la cause plus directe de la perte éternelle de Dieu sait combien d'âmes!
Le vieil évêque pleurait.
—Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-même!
—Monseigneur, reprit le député, l'exécution du devoir exige parfois des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-même qui, pour nous chrétiens, n'est, après tout, que le passage douloureux à une vie meilleure.
—Si j'exposais mes prêtres à la mort pendant que moi-même je suis en sûreté, je me rendrais odieux à tout jamais, odieux à moi-même....
—C'est pourquoi je disais tout à l'heure que la ,,dort n'est pas toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se rendre odieux à soi-même et aux autres, c'est mille fois plus terrible que mourir, pour un homme de cœur.... Mais si le devoir est là, monseigneur!
—Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel, en même temps; si j'étais certain que mon devoir est là où vous le voyez; si j'avais au moins lieu d'espérer que mes révélations nous délivreraient du joug maçonnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun tel espoir. J'ai songé à tout ce que vous dites, mon cher monsieur; j'ai examiné la situation avec mes collègues. Nous avons compté les députés. En supposant que mes révélations dussent tourner contre le ministère tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une majorité, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi. Avez-vous pensé à cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul?
Lamirande n'avait pas pensé à cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il resta un moment interdit.