DÉJEUNER DE SOLEIL
À Édouard Dubus.
La neige (existe-t-il un pays où la neige est noire?) tombe et suggère des comparaisons fades.
Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la pose sur une couche unie, sans ornière ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et s'enveloppe à chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que «gobes», les mains suffisent d'abord à la conduire par les sentiers blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les épaules, toutes les forces.
Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne, se fendille. Enfin elle s'immobilise.
Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux de fignoler son travail, n'ayant plus rien à faire, disparaît.
Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de toujours monter sans jamais bouger de place, suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, lèche doucement l'informe gâteau de neige, comme une personne patraque grignote un morceau de sucre, du bout des dents, à petites reprises.
LA PARTIE DE SILENCE
À Louis Dumur.
Ils ont mangé la soupe et le bœuf. La mère débarrasse la table, l'approche tout près du poêle pour le père, et la fille y dépose la lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois une bûche. Ces dames prennent leur ouvrage, le père son journal. Les aiguilles mordillent le linge. Le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le poêle ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, et le fils le surveille. On n'entend pas de tic tac d'horloge: il n'y a point d'horloge; mais une bouilloire siffle comme un nez pris.