—Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon!

—À mon secours! crie Mme Bornet.

—Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette fourchette sur les phalanges.

—Mme Bornet a raison, dit l'ancien militaire excité. Parfaitement! Vous vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de suite.

Et déjà il l'empoigne.

—Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, à moins de me casser les doigts.

—Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent décidés, sérieux. Et la bouteille disparaît jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent encore à des poignets. Des taches de sang circulent à fleur de peau.

—Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres. Je me sens bœuf. Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la bouteille éclate. Gare au malheur et sauve qui peut!

Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence. Désireux d'agir, ils souhaitent un dénouement qui les soulage vite, n'importe lequel, et s'en remettent au destin.

Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de champagne résiste aux efforts qui se contrarient, s'immobilise, étouffe, pousse toute seule, et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le côté, au bord du goulot, paresseusement.