Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé, grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha sur le plan de tir.

M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son cœur. Il voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre, interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'œil: au bout d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne. Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle.

Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes discrets.

LES CHARDONNERETS

À Lucien Priou.

M. Sud regardait les chardonnerets tantôt se poser sur le peuplier, et tantôt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute, il en désirait un pour le mettre à sa boutonnière. Longtemps il attendit qu'ils fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un d'eux s'écartait.

Soudain, dans un accès de férocité et de bravoure, il déchargea son beau fusil, en détournant la tête.

Quand il revint à lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets morts. Quelques autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient aux happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche, tout fier.

Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des plumes s'étaient éparpillées; la terre buvait du sang; des cervelles se répandaient, blanches comme du lait d'herbe à verrues. Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire à Pyrame:

—Montre ta langue!