—Veux-tu apporter canard, chien de malheur!
Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille, brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M. Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau.
—Une fois à l'eau!...
Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là. Tous les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte.
Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un sabot de bœuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs, un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des flocons, toujours loin du bord.
Du coin de l'œil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile. Tantôt il souhaitait de le tenir là, entre ses deux genoux, et de lui donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses forces.
—Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut!
Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier.
—Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la ballade!
Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite résolu, repartit: