«Vous voyez mon état, monsieur le maréchal. Il y a peu d'exemples de ce qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa petite-belle-fille et leurs fils, tous de grande espérance et très aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité. J'en souffrirai moins dans l'autre monde. Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs domestiques, et voyons ce qui se peut faire pour prévenir ceux du royaume.
«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la valeur de mes troupes: mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais à prendre pour ma personne?...
«Je sais les raisonnements des courtisans: presque tous veulent que je me retire à Blois et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche de Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était battue. Pour moi je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites pour que la grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme. Je connais cette rivière: elle est très difficile à passer; il y a des places qu'on peut rendre bonnes.
«Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble ou sauver l'État; car je ne consentirai jamais à laisser approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comme je raisonne: dites-moi présentement votre avis.»
Sainte-Beuve fait suivre ces paroles de Louis XIV, aussi touchantes qu'héroïques, des observations qui suivent:
«Notez bien une distinction très essentielle, selon moi. Si Louis XIV nous paraît un peu auguste et solennel, il était naturel aussi, il n'était jamais emphatique, il ne visait pas à l'effet. Dans le cas présent, ces paroles du grand Roi sont d'autant plus belles qu'elles lui sortaient du cœur et n'étaient pas faites pour être redites. Et on en a la preuve particulière:
«Lorsqu'en 1714 Villars fut nommé de l'Académie française et qu'il fit son discours de réception, il eut l'idée de l'orner de ces paroles généreuses de Louis XIV, à lui adressées avant la campagne de Denain, et qui l'y avaient enhardi. Il demanda au Roi la permission de les citer et de s'en décorer. Le Roi rêva un moment et lui répondit:
«On ne croira jamais que, sans m'en avoir demandé la permission, vous parliez de ce qui s'est passé entre vous et moi. Vous le permettre et vous l'ordonner serait la même chose, et je ne veux pas que l'on puisse penser ni l'un ni l'autre.»
«Ce n'est pas Louis XIV, ajoute Sainte-Beuve, dont certes le jugement n'est pas suspect, qui manquera jamais à une noble et délicate convenance. Tout s'ajoute donc, et même une sorte de modestie, pour rendre plus respectable et plus digne de mémoire le sentiment qui dicta ces royales et patriotiques paroles.»
Nous accusera-t-on de partialité quand nous dirons à notre tour que rien n'est plus noble et plus véritablement patriotique, que ce langage de Louis XIV? Il y a des sentiments et des idées que l'on ne commente pas, parce qu'ils parlent assez d'eux-mêmes à tous les cœurs, à tous les esprits.