—Monsieur, dit à son tour M. de La Seiglière, fasciné par le regard de la baronne moins encore que par l'abîme entr'ouvert sous ses pieds, mais trop fier encore et trop gentilhomme pour s'abaisser à feindre des transports qu'il n'éprouvait pas;—lorsqu'après vingt-cinq ans d'exil je rentrai dans le domaine de mes aïeux, monsieur votre père, qui était un brave homme, me reçut à la porte du parc et me tint ce simple discours: Monsieur le marquis, vous êtes chez vous. Je ne vous vu dirai pas davantage, vous êtes chez vous, monsieur Bernard. Veuillez donc regarder cette maison comme vôtre; je ne dois pas souffrir, je ne souffrirai pas que vous en habitiez une autre. Vous êtes arrivé avec des intentions hostiles, je ne désespère pas de vous ramener bientôt à des sentiments meilleurs. Commençons par nous connaître, peut-être finirons-nous par nous aimer. La chose me sera facile; si vous n'y réussissez pas, il ne sera jamais trop tard pour entrer en accommodement, et vous me trouverez toujours disposé à prendre avec vous les arrangements qui pourront vous être agréables.
—Monsieur, répondit Bernard avec hauteur, je ne veux ni vous connaître ni vous aimer. Entre vous et moi il n'y a rien de commun, rien de commun ne saurait exister. Nous ne servons pas le même Dieu; nous ne desservons pas le même autel. Vous haïssez ce que j'adore, et j'adore ce que vous haïssez. Je hais votre parti, votre caste, vos opinions; je vous hais, vous, personnellement. Nous dormirions mal sous le même toit. Vous serez toujours disposé, dites-vous, à prendre avec moi les arrangements qui pourront m'agréer; je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous: c'est celui qu'a prévu la loi. Vous n'êtes ici qu'à titre de donataire. Le donateur n'ayant disposé de ses biens qu'avec la conviction que son fils était mort, l'acte de donation en fait foi,—puisque je vis, vous n'êtes plus chez vous, je suis ici chez moi.
—That is the question, fredonna M. de la Seiglière, résumant ainsi en trois mots tout ce qu'il savait de Shakspeare.
—Ah! s'écria madame de Vaubert avec la tristesse d'une espérance déçue; vous n'êtes pas Bernard; vous n'êtes pas le fils de notre vieil ami!
—Madame la baronne, répliqua brusquement le jeune homme, je ne suis qu'un soldat. Ma jeunesse a commencé dans les camps; elle a fini chez les barbares, au milieu des steppes arides. Les champs de bataille et les huttes glacées du Nord, tels ont été jusqu'à présent les salons que j'ai fréquentés. Je ne sais rien du monde; voilà deux jours, je n'en soupçonnais même pas les détours et les perfidies. Je crois naturellement, sans effort, à l'honneur, à la franchise, au dévoûment, à la loyauté, à tous les grands et beaux instincts de l'âme. Eh bien! quoiqu'à cette heure encore mon cœur indigné s'efforce de douter que la ruse, l'astuce et la duplicité puissent être poussées si loin, je ne crois pas, Madame, à votre sincérité.
—Eh! Monsieur, s'écria madame de Vaubert, vous n'êtes pas le premier noble cœur qui ait cédé aux suggestions des méchants et dont la calomnie ait flétri les saintes croyances; mais encore, avant de se décider à la haine, faudrait-il s'assurer qu'on ne doit pas, qu'on ne peut pas aimer.
—Tenez, Madame, dit Bernard pour en finir, vous devriez comprendre que plus vous déploierez d'habileté, moins vous réussirez à me convaincre. Je conçois maintenant que mon pauvre père se soit laissé prendre à tant de séductions; il y a eu des instants où vous m'avez fait peur.
—C'est bien de l'honneur pour moi, s'écria madame de Vaubert en riant; vous n'en avez jamais tant dit des boulets ennemis et des baïonnettes étrangères.
—Oui, oui, ajouta le marquis, on sait que vous êtes un héros.
—Engagé volontaire à dix-huit ans, dit la baronne.