—Ah! mon noble père, je vous retrouve enfin! s'écria mademoiselle de La Seiglière avec un élan de joie. Vous l'avez dit, partons; ne restons pas ici davantage: nous n'y sommes restés déjà que trop longtemps.

—Partir! s'écria l'étourdi gentilhomme, qui ne s'était pas assez défié de son premier mouvement, et qui pour beaucoup aurait voulu pouvoir rattraper les paroles imprudentes qui venaient de lui échapper; partir! répéta-t-il avec stupeur. Eh! ma pauvre fille, où diable veux-tu que nous allions? Tu ne sais donc pas que je suis en guerre ouverte avec la baronne, et qu'il ne nous reste même plus la ressource d'aller maigrir à sa table et greloter à son foyer!

—Si madame de Vaubert nous repousse, nous irons où Dieu nous conduira, répondit Hélène; mais du moins nous nous sentirons marcher dans le chemin de notre honneur.

—Voyons, voyons, dit M. de La Seiglière en s'asseyant d'un air câlin à côté d'Hélène, c'est très bien qu'on aille où Dieu vous conduit, on ne saurait choisir un meilleur guide; malheureusement, Dieu qui donne le couvert et la pâture aux petits des oiseaux, n'est pas si libéral envers les petits des marquis. Il est charmant de se dire ainsi: Partons, allons où Dieu nous mène! cela plaît aux jeunes imaginations; mais quand on est parti et qu'on a fait six lieues, et qu'on arrive au soir avec la perspective de coucher, sans avoir soupé, à la belle étoile, on commence à trouver le chemin de Dieu un peu rude. S'il ne s'agissait que de moi, voilà beau temps que j'aurais chaussé les sandales du pèlerin et repris le bâton de l'exil; mais il s'agit de toi, mon Hélène! Laissons là ces pieux enfantillages; causons raisonnablement, avec calme, ainsi qu'il convient entre de vieux amis comme nous. Voyons, est-ce qu'il n'y aurait pas un moyen d'arranger cette petite affaire à la satisfaction de toutes les parties intéressées? Est-ce que, par exemple, ce que je te disais ce matin…

—Ce serait votre honte et la mienne, répliqua froidement Hélène. Savez-vous ce que dirait le monde? Il dirait que vous avez vendu votre fille: la pauvreté n'a pas droit de mésalliance. Que penserait M. de Vaubert? et que penserait-il, ce jeune homme au-devant de qui je suis allée avec empressement, le croyant pauvre et déshérité? Tandis que l'un m'accuserait de trahison, l'autre me soupçonnerait de n'avoir fait la cour qu'à sa fortune, et tous deux me mépriseraient. Marquis de La Seiglière, relevez la tête et le cœur: noblesse et pauvreté obligent. Qu'y a-t-il d'ailleurs de si effrayant dans la destinée qui nous est échue? Sommes-nous sans asile? Je réponds de M. de Vaubert.

—Mais, ventre-saint-gris! s'écria le marquis, je te répète qu'entre la baronne et moi c'est une guerre à mort.

—Le roi nous aidera, dit Hélène; il doit être bon, juste et grand, puisqu'il est le roi.

—Ah bien oui, le roi! il ne se doute même pas de ce que j'ai fait pour lui. L'ère des grandes ingratitudes date de rétablissement de la monarchie.

—J'irai me jeter à ses pieds, je lui dirai: Sire…

—Il refusera de t'entendre.