Nous allons au Café Molière.

Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trouvent toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui mangent leur fortune.

Je ne savais pas qu'il y eût cette race de gens dans ce pays.

Je n'aurais pas eu des évanouissements de courage et d'espoir si profonds, si j'avais connu ce monde inquiet et fiévreux— bourreaux d'argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles, crânement batailleurs et duellistes.

Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu—je n'ai pas de fortune à manger—mais ce voisinage me va!

Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d'argent, avec des impures dans le fond, et les émotions du tapis vert, la nuit.

Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s'est fait sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à la veille de son déshonneur! Il en est qui vont être ruinés ou déshonorés pour leur compte, avant d'avoir eu—comme leur père—la vertu de la lutte: déshonorés avec des cheveux blonds et une rose à la boutonnière…

Mais je me suis senti à l'aise tout de suite dans ce café, avec ces gens. Ils n'auraient pas l'idée de se moquer d'un paletot mal fait—ils ne s'amuseraient pas de si peu.

Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres: je le sens. Ils sont tous les soirs trop près de l'abîme… ils savent trop combien la ruine arrive vite… combien les créanciers deviennent facilement insolents!… Aussi mon habit ne me gêne pas. C'est la première fois peut-être.

On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café Molière.