Heureusement, un gros croûton—mais les Entêtard ne paient pas souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont beaucoup de cafards. La maison n'a que des demi-pensionnaires qui apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en classe à midi—un déjeuner qui sent bon la viande!
Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me poisse la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait très bon si je voulais être ténor; mais je ne veux pas être ténor.
J'ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.
Au bout de huit jours, je suis méconnaissable; j'ai eu, c'est vrai, l'albumine de l'oeuf,—et l'on dit que l'albumine c'est très nourrissant.—Mais l'albumine d'un seul oeuf tous les quatre jours, c'est trop peu pour moi.
Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le dîner-soupatoire, neuf sous!… Nous avons vendu à un usurier mon mois d'avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions dix à la fin du mois.
C'est le père Turquet, mon friturier maître d'hôtel, qui nous l'a fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs dix sous d'avance et d'un coup. On aurait pu faire des provisions; ça coûte bien moins cher en gros; l'achat en détail est ruineux. Mais si je mourais…
L'homme qui nous prête l'argent n'aventure ses fonds qu'au fur et à mesure; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs. Les jours d'oeuf, j'ai assez bonne mine et il paraît tranquille… mais les jours de raisiné, il tremble…
Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à domicile.
J'ai déjà usé un sifflet.
Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.