Le rédacteur en chef m'écoute, l'oeil tendu, et dit de temps en temps tout bas:

«C'est bien, bien…»

J'ai fini, j'attends mon sort.

«Mon ami, vous avez écrit là un morceau qu'il ne faut pas perdre. Mettez-en les tranches dans votre poche, et boutonnez bien votre habit par-dessus. Que les mouchards ne vous voient point! Il y a dans vos trois cents lignes trois ans de prison. Vous comprenez que je ne puis vous prendre un article qui a tant de choses dans le ventre. Je vous le paierai—et de grand coeur—mais je ne vous l'imprimerai pas!

—Alors, il n'y a pas à me le payer.

—Pas de fausse honte—il ne faut pas avoir travaillé pour rien, d'ailleurs vous m'avez empoigné, je vous le promets, pour l'argent que je vous donnerai! Il y a de la verdeur et de la force là-dedans, savez-vous bien?»

Je ne sais pas: je sais seulement que c'est le fond de mon coeur.

J'ai peint les dégoûts et les douleurs d'un étudiant de jadis enterré dans l'insignifiance d'aujourd'hui. J'ai parlé de la politique et de la misère!

«Il faut attendre un nouveau régime. Je ne crois même pas qu'un journal républicain, politique, vous prendrait cette page ardente. Cependant je vais vous donner un mot pour X…»

J'ai porté le mot. J'ai entrevu X…. entre deux portes.