Des gens qui travaillent pour un grand dictionnaire en cours de publication, sont devenus mes amis de bibliothèque.

Ils sont une bande qui vivent sur ce dictionnaire, qui y vivent comme des naufragés sur un radeau—en se disputant le vin et le biscuit—les yeux féroces, la folie de la faim au coeur. C'est épouvantable, ce spectacle!

Un contremaître à mine basse est chargé de distribuer l'ouvrage.— La plupart se tiennent vis-à-vis de lui dans l'attitude des sauvages devant les idoles et lèchent ses bottes ressemelées.

Il y a eu deux ou trois fausses joies. On a cru voir—non pas une voile à l'horizon—mais le requin de la mort qui venait manger un des travailleurs.

Un de moins! c'était des _mots _qui revenaient aux autres après l'enterrement—le quart d'une lettre qu'avaient à se partager les survivants—une ration qui augmentait le repas de chacun, une goutte de sang à boire, un morceau de chair à dévorer…— Vains espoirs!… Il faut en avoir vu de dures pour descendre jusqu'au Dictionnaire, et quand on en est là, c'est qu'on n'a pas envie de mourir. Celui qu'on croyait mener au cimetière y a échappé. Il y a contre lui une sourde colère.

J'ai demandé s'il ne restait pas quelques bribes pour moi; les mots difficiles, répugnants…

Malheureux!—j'ai eu l'air d'un voleur, presque d'un traître.

J'ai dû vite affirmer que c'était_ pour rire_—c'est à peine si l'on m'a cru, et chaque fois que j'entre dans le bureau, il y a des regards en dessous et des chuchotements redoutables.

Inutile de songer à gagner un sou là.—Le radeau est plein, on dirait qu'on va tirer au sort à qui sera le premier mangé.

Mais je me suis souvenu de cette ressource, un jour qu'on prononçait devant moi le nom d'un grammairien célèbre, qui travaille à un autre Dictionnaire qu'on a surnommé La Concurrence.