Elle ne comprend pas les chagrins immenses pour mon âme d'écolier qui me dévorèrent dans les écoles aux murs sombres. J'allais brutaliser sa tendresse avec des gestes de rancune sauvage et mes exclamations de fureur… J'ai dû me taire!
Le collège?—J'ai pu aller jusqu'à la porte; encore mon coeur battait-il à se casser! Quand j'ai pris la petite rue qui y mène, je titubais comme un homme ivre.
Mais arrivé devant la grille, j'ai dû m'appuyer contre une borne pour ne pas tomber.
C'est là-dedans que mon père était maître d'études à vingt-deux ans, marié, déjà père de Jacques Vingtras.
C'est là qu'il fut humilié pendant des années; c'est là que je l'ai vu essuyer en cachette des larmes de honte, quand le proviseur lui parlait comme à un chien; c'est là que j'ai senti peser sur mes petites épaules le fardeau de sa grande douleur.
Non, je n'ai pas osé passer sous cette porte, pour revoir le coin de cour où un grand sauta sur lui et le souffleta.
Entrer?—Il me semble que je laisserais de mon sang sur le plancher de l'étude des grands, où était la table devant laquelle je travaillais—à côté de la chaire, dans laquelle celui qui m'avait mis au monde était installé, comme dans la tribune du réfectoire le gardien qui surveille les réclusionnaires.
«Te rappelles-tu que tu gagnas tous les prix en neuvième? tu avais trois couronnes, l'une sur l'autre, le jour de la distribution…»
Oui, je me rappelle ces couronnes: j'avais assez envie de pleurer là-dessous! C'est le premier ridicule qui m'ait écorché le coeur!
Mais il ne s'agit pas de la faire pleurer à son tour; je m'approche d'elle tendrement.