Je cherche à devenir dans la mesure de mes forces le porte-voix et le porte-drapeau des insoumis. Cette idée veille à mon chevet depuis les premières heures libres de ma jeunesse. Le soir, quand je rentre dans mon trou, elle est là qui me regarde depuis des années, comme un chien qui attend un signe pour hurler et pour mordre.

D'ailleurs qui voudrait m'épouser, moi sans métier, sans fortune, sans nom?

Il paraît que ce caprice-là s'est logé dans une tête brune, qui est, ma foi, charmante et qu'éclairent de bien beaux yeux!

D'où me connaît-on?

C'est elle-même, la demoiselle aux beaux yeux, qui répond:

«D'où l'on vous connaît? Vous rappelez-vous quand vous étiez dans un journal et que vous aviez dû vous battre en duel? Vous êtes allé chercher comme témoin un élève de Saint-Cyr qui était de l'Auvergne comme vous. C'était tout simplement le frère de votre servante; mon Dieu, oui… Il s'appelait comme celle qui vous parle, et qui se charge d'épousseter votre mémoire… Vous ne vous souvenez pas?

—Oui… maintenant!

—Vous vous souvenez de mon frère? mais de moi?… Non, avouez!… J'étais trop petite fille pour vous… Cependant, voyons, vous devez vous rappeler qu'après le duel manqué vous êtes venu chez notre oncle… rue de Vaugirard… Vous y avez dîné deux ou trois fois… Même vous aviez l'air d'avoir faim!… On aurait dit que vous n'aviez pas mangé depuis deux jours. Malgré cela, vous avez été bien impertinent avec ma petite personne, qui vous en voulait beaucoup. Vous déclariez dans les coins que vous n'aimiez pas la musique et que mon tapotage sur le piano vous laissait froid. Vous préfériez passer dans le salon et causer de l'avenir de l'humanité avec des chauves… Ne dites pas non… j'écoutais aux portes.

«Un beau jour, mon frère partit au diable avec ses épaulettes de sous-lieutenant. Il vous a revu chaque fois qu'il est venu à Paris pendant ses congés d'officier. Mais vous ne reparûtes plus devant la tapoteuse de piano. Voilà l'histoire. Non, ce n'est pas tout… Je vais rougir un peu… ne me regardez pas… Vous m'aviez frappée avec votre air bizarre… Cette idée de se battre à propos de rien, pour l'honneur… par amour du danger, cela me faisait oublier que ma musique vous déplaisait… j'étais un peu romantique, vous aviez l'air un peu fatal. Puis mon frère vous a suivi de loin dans la vie, nous avons parlé de vous souvent— très souvent… Il m'a conté que vous aviez supporté si bravement et si gaiement une certaine existence que vous aviez acceptée à plaisir—pour rester libre,—au risque de dîner avec les gâteaux de soirée quand vous alliez dans le monde, comme vous faisiez quand vous veniez chez mon oncle.

«Je vous ai glissé ma part quelquefois, monsieur, sans que ni vous ni les autres y vissiez rien… même quand c'était de ces mokas de chez Julien que j'aimais tant, et que je vous sacrifiais… Bref, j'ai eu de vos nouvelles toujours; et mon frère m'a plus d'une fois volée à votre profit dans sa correspondance; je croyais que j'allais encore lire des câlineries à mon adresse, je tournais la page, c'était de M. Vingtras qu'il s'agissait… Ah! il vous aime bien… j'étais jalouse de vous… il vous le contera du reste, car il va arriver… exprès pour vous voir, parce qu'il sait que vous êtes ici, parce qu'il y a un complot, parce qu'il a mis dans la tête de papa et de maman, dans la tête de votre mère aussi, des idées!…»