J'ai depuis un temps infini un chapeau trop large cédé par un ami.

Avant, j'en avais un trop petit. J'étais obligé de le tenir à la main, derrière mon dos.

Cette pose me fait mal juger par les esprits étroits, par des gens qui ont des couvre-chefs faits sur mesure. On m'appelle poseur! Je veux me donner l'air d'un penseur, montrer mon front, parce qu'il est large!—«C'est un vaniteux!»

Vaniteux?—j'aimerais bien à mettre mon chapeau sur ma tête, moi aussi!

Mais il me couvre comme une cloche à plongeur quand il est trop large ou bien il m'oblige à marcher comme un équilibriste quand il est trop petit. J'ai froid souvent, avec la bise, et ça m'humilie d'avoir l'air d'un modèle qui pose pour les saints dans les tableaux religieux—les saints sont toujours tête nue—, ou d'un capucin qui a jeté le froc aux orties et s'est habillé en civil comme il a pu! Je ne puis pas me couvrir. Il faudrait un grand événement, une circonstance imprévue, qu'il vînt une révolution, qu'il se formât une assemblée sou l'Odéon, que je fusse nommé président, qu'on fît du bruit et que je déclarasse la séance levée. Je n'y manquerais pas pour me reposer un peu! Je ne suppose pas qu'il se présente d'ici à longtemps un pareil concours de circonstances et je continue mon chemin tête nue—comme les saints, les saints n'ont jamais de chapeau—ou comme un président éternellement en séance. Ma séance a duré quatre ans. Je l'ai tenue sous l'Odéon, par les rues, dans tout Paris! Je n'ai pour me reposer sur la marge de la ville que le Champ de Mars au milieu duquel je vais pour me couvrir un moment. Je le puis, dans cette immensité, sans danger de passer pour un pêcheur de perles sous cloche…

J'ai quelquefois sauvé le grain du pauvre en apparaissant sur les bords d'un champ, couvert et la barbe au vent… Je faisais peur aux oiseaux et j'étais utile à l'agriculture. Sainte mission!

L'Odéon n'est pas seulement notre refuge contre l'intempérie des saisons—c'est notre cabinet de lecture,—les trois libraires qui sont là nous connaissent, causent avec nous.

On croit même qu'ils nous font une petite rente pour surveiller du coin de l'oeil leur étalage.

«Ils ne sont pas là pour leur plaisir tout le temps, tout le temps vous pensez bien! Ils sont envoyés par la préfecture et reçoivent la pièce des marchands pour voir si l'on vole des livres.»

Nous avons pu empêcher les voleurs de dévaliser les étalages— étant toujours là, toujours—et n'ayant pas une course isochrone, mais revenant quelquefois brusquement sur nos pas comme dans l'exercice à la baïonnette pour tourner le dos au vent, à la pluie, ou parce que nous avions le vertige à tourner toujours du même côté! Si nous prenions des précautions, commandées par les règles de la rotation, ce fut toujours gratis. Mannequin contre les oiseaux, surveillant d'étalage, ma vie n'est donc pas inutile sous le ciel! et je rends à mes contemporains au moins autant qu'ils me donnent puisqu'ils ne me donnent rien.