«Commençant si tard, vous ne serez jamais qu'une mazette, et à cause même de votre éducation, vous seriez malheureux. Si révolté que vous vous croyiez, vous sentez encore trop le collège pour vous plaire avec les ignorants de l'atelier; vous ne leur plairiez pas non plus! vous n'avez pas été gamin de Paris, et vous auriez des airs de monsieur. En tous cas, je vous le dis: au bout de la vie en blouse, c'est la vie en guenilles… Tous les ouvriers finissent à la charité, celle du gouvernement ou celle de leurs fils…

—À moins qu'ils ne meurent à la Croix-Rousse!

—Avez-vous donc besoin d'être ouvrier pour courir vous faire tuer à une barricade, si la vie vous pèse!… Allons! prenez votre parti de la redingote pauvre, et faites ce que l'on fait, quand on a eu les bras passés par force dans les manches de cet habit-là. Vous pourrez tomber de fatigue et de misère comme les pions ou les professeurs dont vous parlez! Si vous tombez, bonsoir! Si vous résistez, vous resterez debout au milieu des redingotes comme un défenseur de la blouse. Jeune homme, il y a là une place à prendre! Ne soyez pas trop sage pour votre âge! Ne pensez pas seulement à vous, à vos cent sous par jour, à votre pain cuit, qui roulerait tous les samedis dans votre poche d'ouvrier… C'est un peu d'égoïsme cela, camarade!… On ne doit pas songer tant à son estomac quand on a ce que vous semblez avoir dans le coeur!»

Il s'arrêta, il m'étreignit la main et partit.

Il doit être depuis longtemps dans la tombe. Peut-être mourut-il le lendemain. Je ne l'ai pas revu.

C'est lui qui a décidé de ma vie!

C'est ce vieillard me montrant d'abord le pain de l'ouvrier sûr au début, mais ramassé dans la charité au bout du chemin, puis accusant ma jeunesse d'être égoïste et lâche vis-à-vis de la faim; c'est lui qui me fit jeter au vent mon rêve d'un métier. Je rentrai parmi les bacheliers pauvres.

…………………

J'ai été triste huit grands jours, mais c'est l'automne! Le Luxembourg est si beau avec ses arbres dorés sur bronze, et les camarades sont si insouciants et si joyeux! Je laisse rire et rêver mes dix-sept ans!

Nous arrosons notre jeunesse de discussions à tous crins, de querelles à tout propos, de soupe à l'oignon et de vin de quatre sous!