Peu à peu cependant l'exaltation s'affaisse, mes nerfs se détendent, et il me reste comme la fatigue d'un lendemain d'ivresse. La mélancolie passe sur mon front, comme là-haut dans le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de coton gris sur la face du soleil.
L'horizon qui, à travers la vitre me menace de son immensité, la campagne qui s'étend muette et vide, cet espace et cette solitude m'emplissent peu à peu d'une poignante émotion…
Je ne sais à quel moment on a transporté la diligence sur le chemin de fer[1]; mais je me sens pris d'une espèce de peur religieuse devant ce chemin que crèvent le front de cuivre de la locomotive, et où court ma vie… Et moi, le fier, moi, le brave, je me sens pâlir et je crois que je vais pleurer.
Justement le gendarme me regarde—du courage. Je fais l'enrhumé pour expliquer l'humidité de mes yeux et j'éternue pour cacher que j'allais sangloter.
Cela m'arrivera plus d'une fois.
Je couvrirai éternellement mes émotions intimes du masque de l'insouciance et de la perruque de l'ironie…
J'ai eu pour voisine de voyage une jolie fille à la gorge grasse, au rire engageant, qui m'a mis à l'aise en salant les mots et en me caressant de ses grands yeux bleus.
Mais à un moment d'arrêt, elle a étendu la main vers une bouquetière; elle attendait que je lui offrisse des fleurs.
J'ai rougi, quitté ce wagon et sauté dans un autre. Je ne suis pas assez riche pour acheter des roses!
J'ai juste vingt-quatre sous dans ma poche: vingt sous en argent et quatre sous en sous… mais je dois toucher quarante francs en arrivant à Paris.