«ALEXANDRINE MOUTON.»

Elle a été charmante.

Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m'ait pas envoyé cet habit vert et ce gilet jaune.

L'Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon coeur en tient une assez étroite dans la rue. Il a la façade peinte en jaune café au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette. C'est à la fois un hôtel et une crémerie. On débite dans la salle du bas du café au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et des cerises à l'eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au comptoir, sert les cerises et les prunes et laisse sa mère apporter les bols et les tasses du fond de la cuisine.

Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaçon qui mène dans la chambre de la mère et de la fille—oh! cette chambre! mais tais-toi, mon coeur…

Je l'aime!

Comment cela est-il venu? Je ne sais plus!

Je sais seulement que le soir de ce qu'elle appelait la pénitence, où, pour se punir, elle voulait m'avoir à dîner, et pour se punir davantage encore, me tenir près d'elle; je sais que ce soir-là je n'essayai pas de jouer au poète, ni au bohème, ni même au républicain (pardonnez, morts géants!); je n'essayai pas d'avoir l'air héroïque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni rien de ce qu'on essaye de paraître quand on est près d'une femme et qu'on a dix-sept ans.

Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon air bête, et de mon envie de me jeter à l'eau, remplacée par ma résolution de quitter la France; je contai que ce n'était pas la première fois que ma mère me poussait dans la voie du suicide avec des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je_ la _fis rire encore—mais pas si fort que l'autre fois—rire d'un rire doux et clair, qui, à un moment, se mouilla même d'une petite larme. Une de mes histoires d'enfance avait détaché cette perle de ses yeux attendris.

«Oh! je m'en veux bien plus de ce que j'ai fait», dit-elle, et elle prit ma main comme celle d'un enfant, et la serra.