Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d'un Bourguignon et l'oeil à lunettes d'un Allemand, les dents de cheval d'un Anglais. Il est grand, s'habille mal avec des redingotes de lazariste qui ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il produit sur nous un grand effet. C'est drôle! Nous parlons de la jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être pâles, verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs, le poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est grand homme, le vates du cénacle.

Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois; on met ce jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier tiennent beaucoup de place et gênent sous la table—pendant le dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une série de petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu'on ne peut accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il en vers attendris qu'il aimait à dormir sur l'herbe, Matoussaint appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller. Est-ce la pêche, il a l'air d'attacher un ver rouge, quand vient le vers où le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes de l'ablette l'humble paille des champs! Boulimier nous montre-t-il un petit âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui pétarade sur sa chaise.

Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir son pays—ça n'a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce Bourguignon. C'est le vin des livres et pas des caves. Boulimier est de Tournus. C'est Tournus qu'il chante. Au refrain, il a fait rimer Tournus et Bacchus.

«Mais puisqu'il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse», dit dans un coin une petite femme qui s'attire des yeux terribles de Matoussaint.

Je n'aime pas ce Boulimier-là, mais j'aime le Boulimier des pièces à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui sentent par moments le pain noir, l'outil dur, qui sentent le peuple et la révolte.

Matoussaint n'a pas besoin de souligner celles-là! les vers sonnent comme des coups de tambour.

Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On boit à la Révolution, l'on trinque à 93. On en a pour huit jours après à boire de l'eau parce qu'on s'est ruiné dans cette heure de trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a empourpré les cerveaux pour cinq mois! On y gagne encore.

Tout le monde n'est pas de notre opinion dans l'hôtel; et il faut la situation exceptionnelle que m'a créée mon amour pour que nous puissions faire le tapage que nous faisons, les jours d'enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la Marseillaise—en basse d'abord—mais bientôt les voix grondent, le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.

Un soir, on s'est battu et l'on nous a menés au poste. En route, Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l'homme à la soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.

Il se vengea, a-t-on dit.