Je triomphe,—triomphe douloureux en face des torchons ensanglantés qui représentent Championnet, douloureux encore à cause de l'arrestation de Matoussaint.
«A-t-il été blessé?
—Non! Ils se sont mis à cinq pour le prendre!»
Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne sont pas toujours les Championnet qui écopent et les Matoussaint qu'on ménage dans ces bagarres! Il faut un corps à l'accusation, et si on présentait un corps pétri par le bout comme celui de Championnet, le gouvernement serait accusé de barbarie. Matoussaint chef, s'il est blessé, envoie sa tête aux journaux, ou fait un effet tragique au banc des accusés, tandis que Championnet que personne ne connaît peut être aplati comme beurre, il peut et doit être aplati parce que la vue de sa motte de beurre sanglante, un peu répugnante même il faut le dire, effraiera et dégoûtera. Il est politique d'arrêter Matoussaint sans lui faire de mal, il est bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je pense, l'idée qui me vient! Avec ça, quand Matoussaint sortira de prison, tout le monde ira lui serrer la main, tandis que Championnet sera négligé, à cause de son obscurité, fui même à cause de ses boutons.
Ce n'est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils sont une dizaine des nôtres.
«Frères, aux charcuteries!»
J'ai toujours vu que, quand quelqu'un était arrêté, on lui envoyait du saucisson.
Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les cours de chimie un adversaire inattendu.
«Du saucisson! dit-il, toujours du saucisson!… N'est-il donc pas temps de songer aux rafraîchissements, citoyens?…»
Il convoque les amis et propose qu'un comité spécialement élu s'occupe, non pas seulement de recueillir les secours en nature, mais de leur donner une direction intelligente.