Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune, l'enfant!

Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à assister à quelques conférences que faisait le professeur de rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.

Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste, le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.

Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.

Il a le coeur ulcéré, je le vois.

Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on parle à voix basse.

Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.

Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.

Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père m'empoigne.

Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent, je le jure, sans que je le mérite.